Le nationalisme dans la Grèce antique 

Existait-il un nationalisme dans la Grèce antique ? Au sens où on l’entend aujourd’hui, le nationalisme se définit comme un : “Sentiment de vif attachement à la nation ; ainsi qu’une doctrine politique privilégiant les intérêts nationaux”.  C’est ici une première définition donnée par l’Académie française. La seconde, intéressante pour le cas des Grecs, dit : “Mouvement par lequel une collectivité ayant une origine, une appartenance commune revendique le droit de former une nation souveraine, un État indépendant”. C’est là une définition qui conviendrait à ce que représente le panhellénisme. C’est à dire : “une doctrine politique qui prônait l’unité de tous les peuples grecs“. Peut-être est-ce la une première forme de nationalisme antique. 

Le nationalisme peut-il s’appliquer à la situation de la Grèce antique ? 

L’apparition du nationalisme –moins au sens de doctrine politique que d’un point de vue philosophique et technique – a souvent été attribuée au dernier tiers du XVIIIe siècle. Jean-Jacques Rousseau et son ouvrage “Du Contrat Social” (1762) ont notamment livré de fortes influences. Il évoque des notions clés et centrales telles que la volonté générale et la souveraineté du peuple, Des conditions fondamentales dans la formation de l’identité nationale et l’idée de nation souveraine. Des concepts et une pensée emprunte des valeurs de la cité démocratique grecque. L’idéal d’un “démos” souverain. Athènes, malgré les aléas de son histoire, et des crises au sein de son régime politique en fournit un exemple concret.  

Si l’on emploi le mot de “nationalisme” grec, il se limiterait en premier lieu à la sphère de la “polis”, de la cité. Le bon citoyen étant dévoué à sa cité, délaissant son individualité au profit de la collectivité et du corps civique. L’idée panhellénique du sentiment plus large d’appartenir à une communauté grecque plus large étant secondaire.  

Vue de l’Acropole d’Athènes

Si l’on devait faire un léger rapprochement avec notre monde moderne. Un Corse dirait plus volontiers appartenir au peuple de l’île de Beauté que d’être Français. Il en va de même pour les plus régionalistes des Bretons et des Basques. Aux Etats-Unis, un New-Yorkais pourra vous dire qu’il est avant tout un citoyen de Big Apple qu’un Américain. 

Dans le monde grec, un Athénien, un Spartiate ; ou encore un Macédonien se sent avant tout attaché à sa cité ou à son royaume. Le sentiment d’être un “Hellène” est secondaire. Dans ce cas de figure, pouvons-nous parler de nationalisme et appliquer ce concept aux Anciens ? 

Un nationaliste existant dans une certaine mesure 

Certains auteurs du XXe siècle, comme Hans Kohn historien de l’idée nationale, soutiennent l’existence d’un nationalisme ancien, en Grèce mais aussi en Israël. Gaston Fessard, philosophe et théologien partage cette idée dans son livre “Pax Nostra”, il écrit : “Nous parlons de la naissance de la nation en fonction du problème international, notre objet présent. Mais il faut remarquer que tout ce développement génétique de la Famille à l’Etat et de l’Etat à la Nation ne se restreint pas au monde moderne… que l’on songe, par exemple, aux cités grecques du Ve et du IVe siècle.” Une question se pose toutefois, plaquer l’idée de nationaliste aux Grecs n’est-il pas anachronique ? Peut-être que plus ou moins consciemment on place des idées modernes sur un esprit et des conceptions anciennes. Comment définir alors ce “nationalisme grec” ? Il faut nécessairement remonter le temps et le fil de la formation de la communauté hellène. 

Quand et comment est née la communauté grecque ? 

Scène de combat de l’Iliade sur figure noire

La formation de la communauté grecque, commença avec les œuvres d’Homère au VIIIe siècle avant J.-C. Une œuvre culturelle rassemblant les Grecs à la fois dans le récit de la guerre de Troie ; mais aussi dans un socle éducatif commun. Dans ce que les Grecs appelaient paideia, l’Iliade et l’Odyssée formaient la base d’une littérature partagée par les tous les Grecs ayant les moyens de recevoir une éducation.  

Le sentiment d’appartenir à une communauté plus large que celle de la cité ou d’un royaume (pour les Macédoniens) se renforce avec les guerres contre les Perses au début du Ve siècle. Quoiqu’il s’agirait aussi de tempérer, étant donné les nombreux ralliements des Grecs aux Perses, au début du conflit. Cet embryon de nationalisme restait fragile et l’alliance montrée à la bataille de Platées qui aboutit à repousser les Perses, ne dura pas. Si les conflits internes aux Grecs reprirent bien tôt, ceux-ci avaient néanmoins consciences qu’une unité, à défaut d’être politique, reposait sur une origine commune, une langue, une religion, des institutions et des mœurs partagées.  

Seulement, pour que le projet d’une union panhellénique réussisse et se pérennise, il fallait un hégémon, un chef, idéalement fort et charismatique qui fasse consensus parmi les nombreuses cités. Un tel personnage s’affirma dans le paysage politique grec en la personne de Philippe II, roi de Macédoine et père d’Alexandre le Grand.  

Un panhellénisme culturel avant tout

Des historiens comme G. Glotz, V. Ehrenberg et Cl. Mossé soulignent que le panhellénisme reste principalement culturel et ne parvient pas à dépasser les divisions politiques des cités. La guerre du Péloponnèse (431- 404 av. J.-C.) confrontant Athènes et Spartes ; ainsi que leurs alliés respectifs est particulièrement exemplaire à ce titre. 27 ans de conflit avaient durablement marqué le monde grec.

Isocrate (436-338 av. J.-C.) fut un contemporain du conflit. L’homme politique et rhéteur avait pout idée majeure une union panhellénique dirigée vers un ennemi commun : les Perses. Isocrate n’a pu que constater que la division entre les cités-Etats affaiblissaient la Grèce. Seule une union panhellénique visant un projet de conquête de l’Empire perse pourrait apporter la paix et la prospérité. Le panhellénisme du penseur de l’Attique, considérait que quiconque était éduqué selon les mœurs et les lois grecques pouvait être considéré comme Grec, indépendamment de son origine ethnique. Un point de vue qui tranche à l’époque. Le panhellénisme d’Isocrate reposant sur l’expansion territoriale et les similitudes culturelles, juridiques, et linguistiques des Grecs.  

Un nationalisme “modéré” 

Est-ce que le panhellénisme confine à une forme de nationalisme modéré ?  Périclès (495-429 av. J.-C.), le célèbre stratège et homme d’Etat athéniens; avait lui aussi appelé à l’unité des Grecs :  

“Périclès proposa un décret invitant tous les Grecs, en quelque endroit de l’Europe ou de l’Asie qu’ils fussent établis, toutes les villes petites ou grandes, à envoyer des deputés en congrès à Athènes, pour délibérer sur les temples incendiés par les Barbares, sur les sacrifices dus aux dieux en accomplissement des vœux qu’on leur avait faits pour la Grèce au temps de la lutte contre les Perses, enfin sur la mer et sur les moyens d’assurer la sûreté de navigation et la paix” (Plutarque, Vies, Périclès, 17).  

Périclès

Une nouvelle fois le souvenir de la deuxième guerre médique est convoquée, la démarche diplomatique amorcée visant à un panhellénisme qui se veut défensif et politique. L’empire athénien pouvant assumer le rôle de “leader” d’une telle alliance devenant ainsi cœur culturel, politique, et militaire d’une union panhellénique. Malheureusement pour Périclès, ses efforts ne furent pas récompensés. La tentative échoua du fait du refus des Spartiates, craignant certainement pour leurs propres intérêts dans le complexe jeu politique des cités-Etats grecques.  

Une union conquérante

Non sans une certaine continuité, le rhéteur sicilien Gorgias nés vers 480 av. J.-C. plaide pour l’union des Grecs face aux Barbares. L’on ignore toutefois la portée de son influence. En dehors des rhéteurs et des hommes politiques, le monde culturel s’empare du sujet avec le tragédien Euripide. Il fait l’apologie des progrès et de l’unité militaire des Grecs, notamment en reprenant le temps de l’Iliade avec “Iphigénie à Aulis”, soit l’héroïne qui se sacrifie pour sauver la liberté grecque face aux Barbares. Dans les Suppliantes, Euripide exalte l’Athènes panhellénique de Périclès.  A noter qu’Euripide fut très populaire en son temps, et que son influence n’est pas à sous-estimer.  

L’historien Thucydide, lui aussi contemporain de Périclès, évoque à son tour le panhellénisme de Périclès. Il admet que le stratège avait fait d’Athènes la cité la plus puissante de Grèce. Dans cette idée, panhellénisme doit trouver son application concrete à travers l’hégémonie d’une puissance capable d’unir sous son égide tous les Grecs.  

Aristote, un nationaliste grec ? 

Aristote

Dans son œuvre « La Politique », le philosophe Aristote (384-322 av. J.-C.) voit la cité comme une communauté visant le bien-vivre. Celui qui fut précepteur d’Alexandre le Grand reconnaît aussi la possibilité d’une unité politique supérieure.  

“La race des Hellènes, occupant une position géographique intermédiaire, participe de manière semblable aux qualités des deux groupes de nations précédents, car elle est courageuse et intelligente, et c’est la raison pour laquelle elle mène une existence libre sous d’excellentes institutions politiques, et elle est même capable de gouverner le monde entier si elle atteint à l’unité de constitution”.  

L’on pourrait voir chez Aristote, un panhellénisme proche de celui annoncé par Isocrate. A la fois conquérant et basé sur la supériorité intellectuelle et morale des Grecs. Une vision qui s’est réalisée à travers Alexandre le Grand. Aristote, du fait de la conquête de l’empire perse défend l’idée d’un État grec unifié sous la justice et la loi, avec Alexandre comme souverain légitime.  

Un nationalisme grec existant mais limité

Le nationalisme grec antique, ou ce que l’on peut interpréter comme tel, a été limité par l’autonomie des cités et les divisions internes. Il a existé sous une forme culturelle et politique modérée, influencée par des penseurs comme Isocrate, ou Aristote. Des leaders comme Philippe II et Alexandre le Grand, en ont proposé une articulation concrète fondée sur l’idée panhellénique.  

L’idée d’un nationalisme grec antique se heurte aussi à d’autres problèmes. En effet, les femmes n’étaient pas citoyennes, les esclaves étaient nombreux et les métèques (étrangers dans une cité-Etat) n’étaient pas des Grecs juridiquement normaux. Cela représente autant d’obstacles à l’idée d’un nationalisme antique. Enfin, la morale dominante, les dilemmes de la politique extérieure faisaient que le nationalisme comme nous pouvons l’entendre, était surtout un fait minoritaire, soutenu par quelques politiciens, et intellectuels ; mais cette minorité a toutefois pu influencer l’ensemble de société grecque. 

Sources :  

Cet article est tiré des travaux de Castillo, Txomin. « Le nationalisme grec antique et le nationalisme d’Aristote. » 

Laisser un commentaire

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Histopole

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

En savoir plus sur Histopole

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture