De par sa lignée maternelle, Alexandre le Grand se réclamait être un descendant d’Achille. A l’imitation des exploits de son glorieux ancêtre et des Achéens devant les murs de Troie, le roi macédonien et ses hommes eurent aussi à livrer un siège digne de l’Iliade. De janvier à août 332 av. J.-C. ; la cité phénicienne de Tyr livra une résistance farouche poussant à livrer un sommet de la poliorcétique antique.
Une pierre d’achoppement dans une série de succès :


Depuis 334, Alexandre III de Macédoine avaient accumulé les succès face au puissant empire perse – l’ennemi héréditaire des Grecs. Une première fois contre les satrapes lors de la bataille du Granique. Milet et Halicarnasse étaient tombés entre ses mains. Enfin, le jeune conquérant avait vaincu Darius III en personne à la bataille d’Issos. Aussi, cette victoire éclatante offrait deux options stratégiques :
- la première : poursuivre Darius vers l’est et mettre la main sur les capitales de l’Empire.
- La seconde : Poursuivre la stratégie de conquête des cotes méditerranéennes pour empêcher un contre débarquement de la flotte perse en Grèce ou en Macédoine. Cette deuxième option fut retenue.
Précédé d’une aura d’invincibilité, bien relayée aussi par une habile propagande, Alexandre vit Arados, Byblos et Sidon se rendre sans combats. Aussi le conquérant pouvait-il attendre la même chose de Tyr quand il en reçût les émissaires. Ces derniers affirmèrent donc : « que les Tyriens étaient à ses ordres1 ». Ces paroles étaient-elles sincères ? Pourconfronter les promesses et la réalité des conditions de la reddition, Alexandre demanda à rentrer dans la cité pour y faire un sacrifice à Héraclès. Cependant les habitants de la ville ne semblaient disposés à accéder à cette demande. Arrien en livre les motifs :
« il parut bon aux Tyriens de faire ce qu’exigerait Alexandre, sauf qu’on ne laisserait pénétrer dans la cité aucun Perse, ni aucun Macédonien : cette attitude leur semblait la mieux appropriée pour se justifier, eu égard à la situation présente, et la plus sure pour la décision qu’ils prendrait en ce qui concernait l’issue encore incertaine de la guerre2.»
Grace à leur situation insulaire et les défenses dont ils disposaient, les habitants de Tyr se sentaient en sécurité. Leur flotte pouvait aussi assurer le ravitaillement. Stratégiquement, la cité très bien protégée, était une position de prime importance car base navale essentielle dans le dispositif de la flotte perse.
Ainsi, Arrien, retranscrit les arguments d’Alexandre en faveur d’un siège en ces mots: « si nous prenions Tyr, nous serions maître de la Phénicie toute entière, et la marine la plus forte du parti perse, […] la marine phénicienne, passerait vraisemblablement de notre coté3.»
Un siège herculéen


La prise de Tyr s’annonçait ardue et nécessiterait l’emploi de toutes les ressources de la poliorcétique macédonienne. La cité, bien fortifiée, était située sur une île éloigné de 800 mètres avec des murs culminants à une hauteur totale de 45 mètres. Aussi, un problème se posait pour l’armée d’Alexandre : le manque de navires opposables aux Tyriens. Mais pour le conquérant, rien n’était insurmontable. Ce déficit naval fut pallié par l’édification d’une jetée servant à acheminer les machines de siège et les troupes sur l’île. Diodore de Sicile nous renseigne sur la construction de cette ouvrage :
« Il commença donc par démolir l’ancienne Tyr, dont les masures inhabitées lui fournirent des pierres, qui transportées continuellement par des milliers d’hommes, lui servirent à faire une chaussée de communication de deux arpents de large. S’étant fait aider dans ce travail par les habitants des villes voisines, il eut bientôt joint l’île à la terre ferme4« .
Lorsque la jetée approcha des murs de Tyr, les défenseurs qui étaient postés sur les parapets de la ville et sur leurs navires attaquèrent l’ouvrage des assiégeants et infligèrent de lourdes pertes aux Macédoniens.
Carte 1 : l’attaque de Tyr sur la jetée macédonienne


Pour se prémunir d’une nouvelle déconvenue, Alexandre demanda à son ingénieur, Diadès de Pella de concevoir deux tours mobiles en bois. Ces hélépoles, furent dotées d’oxybeles5 à l’étage supérieur, tandis que l’étage inférieur était pourvu de provision d’eau pour se garder des incendies.
En réponse à ces machines, les Tyriens mirent en place des antimèchanèmata6. Dans ce cas précis, ce fut l’emploi d’un brûlot, soit un navire enflammé, lancé jusqu’à la jetée. À la faveur du vent, les deux tours et les machines de siège s’embrasèrent. Il était désormais certain qu’il faudrait déployer des efforts herculéens pour prendre la ville7.
Carte 2 : le blocus de Tyr


Alexandre ordonna à ses ingénieurs d’élargir la jetée et de construire de nouvelles machines de siège. Durant ce temps, quatre-vingts navires de guerre phéniciens et cent vingt vaisseaux chypriotes se rallièrent aux forces macédoniennes. Cela allait faire pencher la balance car comme le souligne Arrien : « tant que les Tyriens seraient maîtres de la mer, le siège apparaissaient sans issue8. »
Carte 10 : l’attaque des Macédoniens sur Tyr


Cette nouvelle flotte se rassembla à Sidon avec l’apport de plus d’une vingtaine de navires en provenance de Rhodes et de Lycie. Alors que cette nouvelle force navale terminait les derniers préparatifs, Alexandre, accompagné par des escadrons de cavalerie ainsi que les hypaspistes, les Agrianes et des archers, alla vers la partie orientale du Mont Liban. il réduisit plusieurs places fortes et s’approvisionna en bois9. Une fois de retour à Sidon, le conquérant retrouva des renforts venus du Péloponnèse, soit quatre mille mercenaires grecs. Maintenant dotés d’une flotte conséquente, les Macédoniens pouvaient se relancer dans l’offensive. Devant le trop grand nombre de navires, la flotte de Tyr renonça à attaquer de front et préféra se masser à l’entrée de leurs ports. Finalement, le souverain macédonien ordonna à sa flotte de bloquer les ports situés respectivement au nord et au sud de la ville. Les machines de guerre placées sur la jetée et sur les navires se mirent en action. Bien évidemment, les Tyriens ne restèrent pas passifs et jetèrent des pierres en bas de la muraille afin d’entraver l’avance des navires macédoniens. Ces rochers durent être enlevés aux prix de nombreux efforts. Néanmoins, les armes de siège placés sur les vaisseaux pouvaient enfin entamer la muraille, avec des résultats peu concluants.
Les vaisseaux tyriens tentèrent alors une sortie, mais une flotte commandée par Alexandre vint à l’aide des alliés chypriotes qui gardaient le port. Seule une petite partie des navires de Tyr réchappèrent de la destruction. Les Macédoniens et leurs alliés disposaient enfin de la maîtrise de la mer. Les assaillants pouvaient se consacrer à la destruction des remparts de l’ennemi. Après des tentatives sur le coté de la jeté et au nord de la ville, le mur de la partie sud put être entamé ; mais la première tentative d’incursion des Macédoniens dans la brèche se vit repoussée.
Deux jours plus tard, les machines portées par les navires purent élargir un peu plus la faille. Une fois le travail terminé, les navires porteurs d’engins se replièrent pour laisser place à ceux transportant les passerelles servant à acheminer les troupes sur la muraille. D’autres trières passaient devant les ports pour tenter de forcer une autre entrée. Les Phéniciens et les Chypriotes parvinrent respectivement à prendre les deux ports.
A l’endroit de la brèche, les phalangites et les hypaspistes macédoniens débarquaient. Alexandre et ses hommes tachaient de conforter leur position pour ensuite entrer dans la ville. Les défenseurs tyriens ne pouvaient endiguer la marée qui s’abattait sur eux. Après de violents combats, la ville tomba au mois de juillet 332. Il fallut sept mois aux Macédoniens pour réduire la place forte. On estime à 8 000 le nombre de Tyriens tués pendant le siège, parmi les survivants 30 000 furent réduits en esclavage, les Macédoniens perdirent 400 hommes sur l’ensemble du siège10.
Dans le soucis de remercier les dieux pour cette victoire acquise au prix d’efforts dignes des douze travaux, le roi de Macédoine rendit les honneurs à Héraklès et donna des jeux dans l’enceinte consacrée au dieu. Les engins de siège et le vaisseau sacré tyriens furent également offert au dieu.
Bilan
Le siège de Tyr poussa dans ses retranchements la poliorcétique macédonienne avec l’usage conjoint d’ouvrage d’art (la jetée), de machines de siège et de la force navale. Alexandre, ses ingénieurs et l’ensemble de ses hommes surent s’adapter aux contraintes du terrain, et innover. Notons aussi la coopération entre les éléments gréco-macédoniens de la flotte et les contingents phéniciens et chypriotes. Si la motivation est pragmatique pour chaque parties ; il s’agissait aussi des débuts d’une alliance fructueuse entre les Macédoniens et des peuples jadis sous domination perse. La politique d’Alexandre visant à traiter avec générosité et équité les villes qui se rendaient commençait a porter ses fruits. Face aux défis qui l’attendaient, le conquérant auraient besoin d’alliés. Tyr fut une prouesse, mais l’empire perse restait à être conquis.
Notes :
4 Diodore de Sicile XVII, 7, 5.
5 Cette arme lançant des piques était censée neutraliser les défenseurs installés sur les créneaux. Au IIIe siècle av. J.-C., Philon de Byzance parle du fonctionnement de ce dispositif dans son Traité des machines de jet. La littérature militaire relative à la poliorcétique se poursuit dans les siècles suivants avec Héron d’Alexandrie et son Traité des machines de guerre, rédigé au IIe siècle. Athénée et Vitruve au Ier siècle av. J.-C., évoquent aussi cette machine dans leurs écrits respectifs. O. Battistini, P. Charvet (dir.), Alexandre le Grand, Histoire et dictionnaire, p.842.
6 Il s’agit des dispositifs à opposer aux machines des assiégeants, Enée le Tacticien au IVe siècle consacre le chapitre XXXII de son Traité des machines à ces questions.
7 À la veille d’entamer la bataille, Alexandre avait fait un rêve dans lequel Héraclès le conduisait à l’intérieur de la ville. Aristandre, le devin donna l’interprétation selon laquelle : « Tyr serait prise avec peine , car c’est avec peine qu »Héraclès avait accompli ses travaux » (Arrien II, 18, 1.)
9 N.G.L. Hammond, Le génie d’Alexandre le Grand, Economica, 2002, p. 113.


