Histoire d’une chanson : The House of the Rising Sun 

« The House of the Rising Sun », chanson traditionnelle américaine à l’origine incertaine a eu un impact significatif sur l’histoire de la musique. La version enregistrée par le groupe britannique “The Animals” en 1964 a notamment marqué les esprits. Cette adaptation folk-rock, avec ses thèmes sombres et introspectifs, s’est hissée au sommet des charts à l’international.  A ce jour, l’on compte environ 300 reprises, traductions, et adaptations. Une chanson inspirante qui peut tout fait servir de source historique à part entière. 

Des origines incertaines  

Comme de nombreuses chansons traditionnelles, l’auteur n’a pas été identifié. Les musicologues ont alors mené leur enquête sur son histoire. Le titre aurait une origine ancienne, basée sur les “broadside ballad”.  Une feuille volante de papier bon marché, imprimée sur un seul côté, souvent avec une ballade, une rime, une actualité et parfois des illustrations gravées sur bois. Entre le XVIe et le XIXe siècle, elles étaient courantes en Grande-Bretagne, en Irlande et en Amérique du Nord, car faciles à produire. Certains musicologues font aussi le lien thématique avec le titre et ses variantes intitulé “infortunate rake”. Dans les versions du XIXe siècle, il est question d’un jeune homme malade d’une infection sexuelle attrapée dans une maison de passe. Il se plaint et donne ses vœux pour ses funérailles. 

La plus ancienne publication connue des paroles de House of the Rising Sun remonte à 1925, dans une chronique intitulée « Old Songs That Men Have Sung » par Robert Winslow Gordon. Le plus ancien enregistrement connu de la chanson, sous le titre « Rising Sun Blues », a été réalisé en 1928 par Clarence « Tom » Ashley et Gwen Foster. 

La complainte d’une femme

D’autres artistes américains ont interprété la chanson. A l’image de Woodie Guthrie en 1941 qui prend le point de vue d’une femme. 

There is a house in New Orleans 
You call the Rising Sun. 
It’s been the ruin of many a poor soul 
And me, oh God, I’m one. 
 
If I’d listened to what mama said,  
I’d be at home today. 
Being so young and foolish, poor girl 
I let a gambler lead me astray. 
 
My mother she’s a tailor, 
Sews those new blue jeans. 
My sweetheart, he’s a drunkard, Lord God 
He drinks down in New Orleans. 
 
He fills his glasses to the brim, 
Passes them around. 
The only pleasure that he gets out of life  
Is a-hoboin’ from town to town. 
 
The only thing a drunkard needs 
Is a suitcase and a trunk. 
The only time that he’s half satisfied 
Is when he’s on a drunk. 
 
Go and tell my baby sister  
Never do like I have done. 
Shun that house down in New Orleans 
That they call that Rising Sun. 
 
It’s one foot on the platform,  
One foot on the train. 
I’m going back down to New Orleans 
To wear my ball and my chain. 
 
My life is almost over, 
My race is almost run. 
Going back down to New Orleans  
To that House of the Rising Sun. 
Il y a une maison à la Nouvelle-Orléans 
que vous appelez le Soleil Levant. 
Cela a été la ruine de plus d’une pauvre âme 
Et moi, oh Dieu, j’en suis une. 
 
Si j’avais écouté ce que maman a dit, 
je serais à la maison aujourd’hui. 
Étant si jeune et si stupide, pauvre fille, j’ai laissé un joueur m’égarer. 
 
Ma mère, elle est couturière, 
coud ces nouveaux jeans. 
Mon chéri, c’est un ivrogne, Seigneur Dieu 
, Il boit à la Nouvelle-Orléans. 
 
Il remplit ses verres à ras bord, 
les fait circuler. 
Le seul plaisir qu’il retire de la vie 
C’est de vagabonder de ville en ville. 
 
La seule chose dont un ivrogne a besoin 
C’est d’une valise et d’une malle. 
Le seul moment où il est à moitié satisfait 
C’est quand il est ivre. 
 
Va dire à ma petite sœur 
Ne fais jamais comme moi. 
Fuyez cette maison là à la Nouvelle-Orléans 
qu’ils appellent cela le Soleil Levant. 
 
 C’est un pied sur le quai, 
Un pied dans le train. 
Je retourne à la Nouvelle-Orléans 
pour porter mon boulet et ma chaîne. 
 
  Ma vie est presque finie, 
ma course est presque terminée. 
En redescendant à la Nouvelle-Orléans, 
dans cette maison du Soleil Levant. 

Quelques clés d’interprétation 

House of the Rising Sun confronte plusieurs thèmes : la religion par la complainte envers Dieu, les addictions avec l’alcoolisme, le jeu, le couple en crise, la désillusion, la fatalité de ne pouvoir changer son destin.  

Cette complainte adressée à Dieu et à ceux qui l’entendront, se fait au sein d’une gare. Lieu de transition et de changement de destinée. Dans ce cas, lieu de la fatalité du retour dans la “Maison du Soleil Levant”. La gare, un endroit où le temps est maître aussi, or pour la narratrice, il ne lui en reste quasiment plus. 

 La chanson a valeur de testament et d’enseignement en particulier pour la petite sœur de la narratrice, et plus largement à l’ensemble des jeunes générations. Il faut se garder de ces lieux de débauches aptes à capter les travailleurs pauvres. Ecouter les conseils de sa mère, et faire attention avec qui l’on se met en couple. La House of the Rising Sun, est tout à la fois un tripot, un saloon, et un bar à prostituées, même si ce dernier point est implicite dans la chanson.  L’on peut voir dans la narratrice l’histoire d’une jeune femme contrainte à se prostituer dans cet établissement. Son compagnon joueur et alcoolique ayant peut-être joué le rôle de rabatteur, ou même de souteneur, prostituant sa compagne pour payer ses addictions.  

Un parallèle historique

La House of the Rising Sun à son pendant historique avec le célèbre quartier de Storyville, qui concentrait, les activités liées à l’alcool, au jeu et à la prostitution. Le lieu fut fermé en 1917 pour éviter la propagation des maladies vénériennes chez les soldats stationnés à proximité. Pendant la Première guerre mondiale les autorités avaient aussi développé l’American plan, un plan de santé publique autorisant l’arrestation de toute femme présente autour d’un cantonnement militaire. S’il était prouvé que l’intéressée était porteuse d’une infection vénérienne, elle risquait d’être condamnée à un séjour en hôpital ou en « colonie agricole » jusqu’à sa guérison. Peut-être est-ce la situation de la narratrice de la chanson ? C’est en tous cas, un pan plus sombre de l’histoire de la Nouvelle-Orléans. Ville cosmopolite et culturelle, dynamique économiquement grâce à son port facilitant le commerce avec les Caraïbes, l’Amérique du Sud et l’Europe.  

Son industrie, en particulier textile, est évoquée dans la chanson : 

“My mother she’s a tailor, 
Sews those new blue jeans.”  

La Nouvelle-Orléans était un centre important pour le commerce du coton, et l’industrie textile y jouait un rôle clé.  

Le New Orleans Cotton Exchange, fondé en 1871, était un lieu central pour la négociation et l’exportation du coton. De nombreux travailleurs, y compris des couturiers comme la mère de la narratrice dans « House of the Rising Sun », étaient impliqués dans la fabrication de vêtements, y compris des blue jeans. Une industrie textile qui a donc contribué à l’économie locale, mais marquée par des conditions de travail difficiles et des inégalités sociales. 

House of the Rising Sun pointe des questions économiques et sociales concernant les travailleurs pauvres. Ceux-ci affrontant des conditions de vie difficiles et la désillusion de la mobilité sociale. Un thème universel de l’ère industrielle qui s’affirme ici à la Nouvelle-Orléans, mais qui trouve écho dans bien d’autres lieux. Prenons ici l’exemple de Roc d’Or au Canada.  

Une autre House of the Rising Sun

Au tournant de la Première Guerre mondial, des gisements d’or en Abitibi attira les prospecteurs et des hommes qui cherchaient une vie meilleure au nord. Ces travailleurs fréquentait Roc-d’Or, un village où la prostitution était au cœur de l’activité commerciale avec la débauche d’alcool. Un lieu pas si différent de Storyville, la culture musicale en moins… Roc-d’or surnomée “Putainville” ou “Paris la nuit” battait au rythme de l’arrivée en gare des nouvelles prostituées. Une destinée parallèle à la femme de House of the Rising Sun qui prend, elle aussi, le train.  

La chanson, par le point de vue de la jeune femme, illustre les difficultés des classes laborieuses entrainés dans un cycle de pauvreté et de dépendance.  Elle offre une perspective sur les conséquences négatives du dynamisme économique de l’époque. Le thème de la prostitution plus implicite et sujet à interprétation. Cela évoque néanmoins l’histoire des femmes et des conséquences délétères de l’expansion économique où finalement tout devient commerce, y compris le corps humain. 
 

L’interprétation des Animals  

Au début des années 1960, des noms connus issus de la musique folk, comme Joan Baez ou encore Bob Dylan sortent leurs propres versions du titre. Nina Simone enregistre une première version en 1962, et emmène le titre dans un genre blues et jazz. Deux ans plus tard, ce sont les Britanniques qui allaient lui adonner un nouvel élan. 

 
La version la plus célèbre de la chanson est sans doute celle enregistrée par le groupe britannique “The Animals” en 1964. Ce fut un succès international. A la différence d’autres interprètes, c’est le point de vue d’un homme. Ce qui change, sans altérer, la portée et l’intensité du titre.  

House of the Rising Sun du point de vue d’un homme

Cette fameuse version de The Animals prend le point de vue d’un homme. A nouvelle fois c’une complainte, pour celui qui est accro au jeu d’argent. L’adaptation des Animals écarte l’implicite de la prostitution. La complainte envers Dieu demeure, de même les conseils envers les futures générations. La fatalité de l’addiction héritée aussi par le père est là une nouveauté. Le narrateur, condamné à reproduire les mêmes erreurs, condamné à un cycle infernal qui ne peut être rompu pour lui-même mais espérons-le pour les autres. 

Quand House of the Rising Sun, devient une chanson sur la prison

Suite à ce succès, bien d’autres adaptations dans diverses langues ont été produites. Nous avions ici envie de nous pencher sur une tout autre interprétation, celle donnée par l’artiste français Johnny Hallyday en 1964. Ce sont Hugues Aufrey et Vline  Buggy qui opèrent cette relecture chantée par Johnny Hallyday changeant le thème de la chanson originale. Ici pas d’alcoolisme, de jeu ou de prostitution; mais le thème de la prison calqué sur l’architecture de la chanson des Animals.

Cela se ressent aussi dans la musique avec les arpèges de guitare électrique, des solos d’orgue, et une originalité, l’usage de cuivres, (ce qui ne manque pas de réhausser l’intensité du titre). Ces mêmes cuivres dont on peut voir un clin d’œil espiègle, au service militaire exercé par l’artiste dans cette période. D’ailleurs sur la pochette de l’album, il porte sa tenue de soldat.  

Le thème de la prison n’avait été que très peu abordé dans la chanson en France. Pour le jeune Johnny évoluant dans la période “yéyé”, c’était un tournant plus mature. Les thèmes originaux de House of the Rising Sun sont transformés, pour parler d’un jeune homme, jugé et dans l’attente de son incarcération. A l’image de la chanson originale l’on retrouve la fatalité et le conseil. Quelques allusions aussi au jeu :  

Le thème de la boisson en revanche n’est pas présent, pour privilégier une romance contrariée. Cela boucle la boucle, si l’on peut dire, avec les versions antérieures, où il était aussi question d’un couple dysfonctionnel.  

Il est vrai aussi que Johnny Hallyday n’a que 21 ans à l’époque et son public est jeune. Parler de prostitution, d’alcool, et de jeux explicitement aurait été mal perçu par l’opinion. C’était une manière habile de contourner les sujets tabous pour la société française, tout en conservant l’intensité de la chanson originale. Aussi faut-il souligner que certains en France prêtaient au rock une influence négative. C’était après tout la musique des “blousons noirs”, bandes de jeunes cherchant souvent la bagarre et dont Johnny Hallyday était l’un des héros. Certainement que le pénitencier est aussi une mise en garde envers les blousons noirs.  

Conclusion

House of the Rising Sun, chanson de folk américaine, passée monument du rock, et chantée à l’internationale a eu une destinée extraordinaire. Ces thèmes sombres et l’histoire qu’elle raconte sont universels, c’est aussi ce qui explique, au-delà de la musique, son succès. Elle témoigne aussi des évolutions économiques et sociales et de leurs effets sur le tissu social, ce qui en fait aussi une source historique à part entière. Il est certain que le soleil ne se couchera pas sur cette maison de la Nouvelle-Orléans.  

En bonus, voici une version orchestrale du titre interprété par le Royal Philharmonic Orchestra :

2 commentaires sur “Histoire d’une chanson : The House of the Rising Sun 

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