Bien que la légende de Bran et l’Odyssée, soient deux récits mythologiques appartenant à des époques et des lieux distincts, l’on peut y voir certaines similitudes. Ces épopées mettent en scène deux héros navigateurs confrontés à la mer, à la magie et à ses dangers. Bran Mac Febail est un héros de la mythologie celtique vivant ses aventures en Irlande ; tandis qu’Ulysse, héros grec parcourt la Méditerranée. Deux mondes et deux mythologies éloignées, mais pourtant proches dans leurs thèmes et archétypes.
Les sources
L’Odyssée et la légende de Bran appartiennent à deux époques distinctes, des siècles séparent leurs compositions respectives.
L’Odyssée attribuée à l’aède Homère a été composée vers la fin du VIIIe siècle avant. J.-C. L’histoire d’Ulysse et de son long retour à Ithaque fait suite à l’Iliade. Poème épique qui exalte les hauts faits guerriers durant la guerre de Troie. L’Odyssée vient compléter les évènements qui mirent un terme à ce conflit. Notamment avec le cheval de Troie.
Ulysse évolue dans un monde grec mythologique ; mais néanmoins reflet du VIIIe siècle av. J.-C. Une époque charnière entre les “siècles obscurs” et l’aube de l’époque archaïque. Ulysse parcourant la Méditerranée fait écho à la fondation de nombreuses cités grecques dans le bassin méditerranéen. De même, les nombreux échanges que le héros d’Ithaque entretient reflète les échanges commerciaux et culturel que la Grèce connait.
Débats sur les deux récits
La légende de Bran en vieil irlandais (immram Brain Mac Febail), a été vraisemblablement composée au VI ou VIIIe siècle de notre ère. Vraisemblablement consigné dans un manuscrit aujourd’hui perdu le : Cín Dromma Snechtai. A l’instar de l’Odyssée, et de la légende homérique, le texte a suscité des débats parmi les érudits. Notamment, l’appartenance de la légende de Bran à un genre littéraire spécifique.
Un immram en tant que récit de voyage contient des thèmes chrétiens et le récit amène le héros à voyager dans un autre monde. L’echtra, est lui plus ancien et le selon le médiéviste David Dumville, sert à améliorer la compréhension des anciens dieux et de leur terre. Par ailleurs dans un Echtra le héros peut arriver dans un autre monde parfois sans explication de voyage. Bran est amené à voyager dans “l’Autre Monde”, le Sidh. C’est un lieu de résidence des dieux et des morts, un endroit de beauté et de jeunesse éternelle. Dans les faits, ce qui a surtout amené à ce débat c’est l’assimilation de Bran et son influence dans l’hagiographie de Saint Brendan dont la composition remonte vers 900.
Deux contextes parallèles ?
Pour les deux récits grecs, les contextes historiques sont certes différents ; mais quelques similarités se dégagent. Non sans un certain parallèle avec le VIIIe siècle Grec, le VIIe siècle irlandais est aussi une période d’essor culturel, notamment à travers les monastères qui deviennent des centres de savoir, de culture et de spiritualité. A l’instar des Grecs et de leurs cités essaimées en Méditerranée, les moines loin d’être cloitrés voyagent, naviguent et fondent des monastères en Irlande, en Ecosse, en Angleterre et sur le continent européen. Enfin, autre correspondance avec la Grèce archaïque divisées en cités-Etats souvent rivales, l’Irlande est divisée en plusieurs royaumes entretenant à la fois des alliances et des conflits.
D’un certain pont de vue, les deux héros sont le prolongement littéraire et mythologique de ces voyageurs et pionniers historiques. Les moines navigateurs explorant la mer en fondant des monastères ne sont pas si différents des Grecs quittant leurs métropoles pour aller fonder des poleis avec l’espoir de trouver un nouveau départ et une vie meilleure.

Le voyage est le thème commun et principal des deux récits. Si pour Bran le voyage est désiré, pour Ulysse il est subi et même empêché dans certains passages. C’est un retour chez lui contrarié par de multiples péripéties et rebondissements.
Voyage vers le connu et voyage vers l’inconnu
Ulysse lorsqu’il prend la mer a pour objectif de rentrer chez lui à Ithaque. L’histoire commence d’ailleurs par sa captivité sur l’ile de la nymphe Calypso qui désire l’épouser. A noter que cette captivité n’arrive qu’après environ deux ans d’autres aventures qui seront racontées plus tard. Ulysse plus tard se fait à son tour aède en narrant ses aventures antérieures auprès des Phéaciens. Le héros à ce stade de son odyssée se morfond et se trouve nostalgique des siens.
Le début de la légende de Bran est l’antithèse de la situation d’Ulysse. Bran est chez lui sur ces terres et proches des siens. Alors qu’il se promène, il entend un chant mystérieux et envoutant qui l’amène à s’endormir. A son réveil il voit une branche de fleurs blanches en argent. La curieuse plante l’intrigue et il l’amène à son château pour la montrer à ses compagnons. Sur place une Bansidh, une femme-fée révèle que la branche provient du pays d’Emain. Elle se lance alors dans un long poème décrivant les merveilles de cet autre monde, magique. La Bansidh lui confie la mission de se rendre en ces lieux. Le héros appelé à l’aventure par un être surnaturel est assez typique du monomythe tel qu’il a été pensé par Joseph Campell.
Femmes et magie

Les mythologies grecques et celtes partagent la figure de la femme dotée de pouvoirs magiques. Les nymphes grecques comme les Bansidh sont souvent associées à des lieux naturels spécifiques. Elles peuvent guider ou séduire les mortels. A contrario de la légende de Bran, la nymphe Calypso est une antagoniste, elle retient Ulysse pendant 7 longues années, soit bien plus longtemps que les autres épreuves rencontrées par le héros. Folle amoureuse d’Ulysse elle lui propose l’immortalité. Un don qui sera aussi proposé à Bran, mais que les deux refuseront. Les deux étant confrontés à la nostalgie de leurs pays respectifs.
Bran et Ulysse : deux mélomanes ?
Un autre parallèle entre les deux récits mythologiques tient dans le rôle de la musique, dont la teneur magique envoute les héros. L’on connait bien l’épisode d’Ulysse et de ses compagnons attirés par le chant des sirènes. Y succomber était la certitude pour les marins de s’échouer et de trouver la mort.
Bran succombe à l’envoutement du chant de la femme-fée, poussé par sa curiosité. De même, Ulysse est sensible et curieux de la musique des sirènes, mais il prend des

précautions en demandant à ses marins de se boucher les oreilles, tandis que lui se fait attacher au mât et ordonne à ses hommes de ne pas le détacher même s’il les supplie. Ulysse est un héros doué de la métis, de la ruse, et si le voyage est gage de découverte, le héros nous apprend à être prudent et avisé.
Des héros navigateurs et leurs équipages.
Ulysse et Bran ne voyagent pas seuls, ils sont les capitaines de leurs navires. Bien entendu l’équipage du héros celte ne connaitra pas les mêmes déboires et périls que les compagnons d’Ulysse. Bran avait pris la mer avec “trois fois neuf hommes”, bien moins donc que la flotte d’Ulysse avec ses douze navires et 500 hommes vétérans de la guerre de Troie. Des hommes qui subiront des pertes contre les Cicones (des anciens alliés de Troyens). Ils combattront le terrible cyclope.

Ils seront aussi transformés en porcs par Circé. Certains trouvèrent la mort lors d’une navigation périlleuse dans un tourbillon provoqué par Charybde et Scylla. Enfin, les derniers survivants connaitront la mort sur l’île du Soleil, où ceux-ci affamés mangent les vaches sacrées destinées au culte d’Hélios. En guise de punition, Zeus détruit le navire et Ulysse est le dernier survivant.
Les Lotophages et l’île de la Joie
Au milieu de ses dangers mortels, Ulysse et ses hommes connurent un épisode qui mit leur volonté à l’épreuve avec la rencontre des Lotophages. Bran et son équipage connurent aussi un défi similaire, quand ils abordèrent l’ile de la Joie. Intrigué par ce peuple qui ne faisait que rire et regarder les étrangers sans autres réactions, Bran fait débarquer un de ses hommes qui une fois sur l’île se met à son tour à rire.
Bran décide d’abandonner l’homme et continue de voguer vers Emain. A l’évidence, cette ile aux propriétés hilarantes, constituait un prélude à ce qui attendait Bran. La tentation pour le marin de rester dans un endroit accueillant et d’oublier sa mission. C’est ce qui a failli arriver à Ulysse et ses hommes quand ils rencontrèrent les Lotophages, littéralement “les mangeurs de lotos”. A ne pas confondre avec le lotus. Le lotos a la propriété de faire oublier à ceux qui en mange de faire oublier qui ils sont et d’où ils viennent. Ulysse fait comme Bran et prudemment envoie des émissaires à ce peuple.
“Mais, à peine en chemin, mes envoyés se lient avec les Lotophages qui, loin de méditer le meurtre de nos gens, leur servent du lotos. Or, sitôt que l’un d’eux goûte à ces fruits de miel, il ne veut plus rentrer ni donner de nouvelles. » Homère, Odyssée, IX, 91-95, trad. Victor Bérard)
Ulysse à la différence de Bran ramène, de force, ses hommes aux navires. La légende de Bran n’offre pas d’explications à ce qui cause le rire chez les habitants de l’ile de la Joie. De leur côté, les Lotophages eux sont vraisemblablement “accrocs” de ce fameux lotos identifié comme le jujubier sauvage. Une plante endémique de la Tunisie et qui contient effectivement des propriétés narcotiques.
La rencontre avec les dieux
Que cela soit dans la légende de Bran ou dans l’Odyssée, il n’est pas rare que le héros soit confronté aux dieux. Ulysse et par exemple aidé par Athéna qui le guide et le protège à plusieurs reprises. Hermès aussi l’aide en lui donnant une herbe magique pour le protéger des enchantements de Circé. Poséidon, dieu de la mer, lui représente un antagoniste d’Ulysse en rendant le retour du héros très difficile par des tempêtes et des obstacles. Poséidon trouve son équivalent dans la légende de Bran avec le dieu Manannán mac Lir (« fils de la mer ») à la fois divinité de la mer, roi, guerrier, et protecteur d’Emain, l’Autre monde. A la différence de Poséidon, Manannán lui guide Bran vers son but. Le dieu prophétise aussi qu’il allait donner naissance à un grand roi du nom de Mongan.
Un autre point de concordance entre les deux mythologies est l’usage du char comme véhicule. Manannán navigue sur les océans à l’aide d’un char. Apollon lui parcourt le ciel avec le même moyen de locomotion. La similitude entre les dieux peut se poursuivre dans le sens où ils sont tous les deux liés à des terres idéales et des peuples parfaits. Pour le dieu grec, il s’agit de l’Hyperborée, pays béni des dieux et paradisiaque, où les habitants ne souffrent ni de maladies, ni de vieillesse et vivent en harmonie avec les dieux. Un lieu très semblable finalement à Emain. D’ailleurs, le Grec Hécatée d’Abdère, pensaient que l’Hyperborée se trouvait dans des régions au nord, comme la Scandinavie où la Grande-Bretagne. Grecs et Celtes croyaient respectivement dans l’existence d’un pays mythique et idéal caché ou aux confins du monde.
Bran et l’île des Femmes
Bran et ses hommes arrivent bien à destination et à la différence d’Ulysse sans encombre. Ils accostent donc sur l’île des Femmes, ou celles-ci attendent Bran et ses amis. Le héros hésite et la cheffe du clan lance à Bran une pelote de fil magique qui se colle à la paume du héros pour l’amener sur la rive. Le fil, symbole du destin, est commun à la mythologie celte et aux Grecs.
Dans le cas de Bran, il y a aussi symbole relatif à l’union maritale et domestique. Sur ce dernier propos, une compagne est destinée à chacun des membres de l’équipage et des lits disposés dans une grande demeure. La nourriture ne manque pas et la mesure du temps qui passe se perd. Malgré le bonheur que Bran et ses amis ressentent, l’un d’eux Nechtán mac Collbrain a le mal du pays, et souhaite rentrer. C’est le même sentiment qu’avait pu ressentir Ulysse prisonnier sur l’ile de Calypso.
Une question de temps
Bran est prié par la famille de Nechtán de repartir. Cependant, la cheffe des femmes les met en garde de ne jamais toucher terre. En effet, quand Bran et ses hommes reviennent chez eux, Nechtán trop heureux et pressé de retrouver son foyer saute du bateau et en touchant terre tombe en cendre.
Sur l’île des Femmes, le temps était figé ; mais pas pour le reste du monde pour qui Bran était parti pendant de très nombreuses années. Ulysse connut une expérience similaire d’altération du temps encore une fois auprès de Calypso, où il ne vieillit pas et ne change pas d’apparence. Les Lotophages aussi avec la consommation de lotos perdent la notion du temps, comme Bran et ses hommes. Autre lieu grec où le temps semble avoir une qualité différente : les Enfers. Les âmes des morts y résident éternellement et le passage du temps n’a pas le même impact que dans celui des vivants.
La fin de la légende Bran condamne ce dernier à rester irrémédiablement sur la mer. Constamment en voyage et définitivement consacré comme héros navigateur. Ulysse lui revient à Ithaque, sa patrie et rétablit la paix. Cependant, une prophétie annonçait que son voyage ne se terminerait pas à Ithaque. Ulysse devrait immanquablement reprendre la mer pour expier ses fautes envers Poséidon et la mer.
Deux mythes comparés
La légende de Bran et l’Odyssée, sont deux récits de voyage. Une histoire épique et périlleuse pour Ulysse. Poétique et contemplative pour Bran. Chacune de ces légendes contiennent des archétypes communs. Les deux récits mettent en scène des héros qui entreprennent de longs voyages en mer. Bran naviguant vers l’Autre Monde. Ulysse tentant de rentrer chez lui après la guerre de Troie.
Bran et Ulysse rencontrent tous deux des créatures surnaturelles. Bran est attiré par une Bansidh (fée) et visite des îles merveilleuses. Ulysse rencontre des sirènes, des cyclopes et d’autres créatures mythiques. Les deux aussi rencontrent les dieux qui les guident dans leurs aventures. Ulysse lui doit subir la vengeance de Poséidon.
Dans les deux histoires, les héros et leurs équipages sont séduits par des créatures. Bran est séduit par le chant de la femme-fée. Ulysse doit résister aux chants envoûtants des sirènes.
Les deux récits explorent le thème du temps et de l’immortalité. Dans l’île des Femmes, le temps s’écoule différemment pour Bran et ses hommes, tandis qu’Ulysse rencontre des dieux et des créatures immortelles au cours de son voyage.
Dans cet exercice de mythologie comparée, l’on peut penser aux monomythe de Campbell et aux grands archétypes du héros communs à des cultures a priori très différentes les unes des autres. Le mythe relevant d’un inconscient collectif et donnant valeur d’enseignement et d’inspiration pour comprendre le monde et ce qui se cache en nous-mêmes.



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