Le “Grand Tour” : un voyage initiatique  

Le “Grand Tour” désigne un long voyage mené par les jeunes aristocrates à travers l’Europe. Un voyage à valeur initiatique, et culturel dont l’étape clé était l’Italie. De l’observation des ruines antiques, à la découverte d’œuvres d’art, et de rencontres. Le Grand Tour manifestait la distinction sociale et le soin donné à l’éducation et au savoir. C’est aussi une pratique “touristique” qui a une histoire et des évolutions. 

Le “Grand Tour” et la longue pratique du voyage 

L’expression “Grand Tour” est d’origine anglo-saxonne, et se trouve largement utilisée à la fin du XVIIIe siècle. A partir des années 1960, l’historiographie s’est emparée du terme à des fins de promotions du tourisme culturel.  

En soi, le fait de voyager pour enrichir ses connaissances, se faisait dès l’Antiquité. L’on peut penser à l’historien Hérodote, voyageant pour recueillir les sources qui allaient nourrir son œuvre. Le géographe grec Strabon a lui aussi beaucoup voyagé, notamment en Afrique. Dans la période antique, il n’était pas rare que le voyage à des fins culturelles et intellectuelles s’entremêle à des desseins politiques. A l’image d’Alexandre le Grand qui visita la cité de Troie, se mettant ainsi dans le prolongement de l’Iliade. De Jules César, qui durant sa carrière militaire et politique, a été amené à voyager en Europe, en Afrique, et en Asie mineure. D’autres exemples antiques seraient à donner, mais citons ici l’empereur Hadrien qui voyagea dans presque toutes les provinces de l’Empire romain.  

Voyage et exploration 

Le Moyen-Age a aussi sa tradition de voyages didactiques et pédagogiques, dans le cadre des universités médiévales. Les étudiants de familles nobles pratiquaient ce que l’on appelait la peregrinatio academica, soit une pérégrination académique dans les différentes universités. C’est une pratique qui se perdit progressivement à partir du XVIe siècle. Le latin n’étant plus usité comme langue d’enseignement international universitaire.  

Enfin, et comme Strabon en son temps, les géographes, érudits et explorateurs étaient amené à voyager pour parfaire leurs connaissances. L’explorateur marocain Ibn Battura, pendant trente ans, à voyager en Afrique du nord, en Chine, en Inde et en Asie du Sud-Est. Ses récits de voyages sont intitulés “Rihla”. 

 Al-idrisi, géographe andalou du XIIe siècle voyagea, en Europe, en Afrique du Nord et en Asie. Il en tira une carte du monde connue sous le nom de “Tabula Rogeriana”. Aussi comment ne pas évoquer le célèbre marchand vénitien Marco Polo qui voyagea jusqu’en Chine au XIIIe siècle, pour donner à l’Europe des informations précieuses sur l’Asie.  

Les visées du Grand Tour 

Au XVIème siècle, si les buts du voyage (culturels, savants ou commerciaux) demeurent, celui-ci s’inclut de plus en plus dans la formation éducative des jeunes aristocrates. Les jeunes nobles notamment anglais, et au fur et à mesure européens, cherchant à parfaire leurs humanités, (littérature classique, philosophie, arts, mais pas seulement). Le Grand Tour visait à parachever leur formation esthétique, rhétorique ; mais aussi morale et civique.  

C’est donc entre 20 et 25 ans que les jeunes aristocrates entreprennent le Grand Tour, avec pour objectif l’Italie ; mais aussi les lieux d’Europe dignes d’intérêt. C’est aussi une formation politique, chaque étape du voyage leur permettant d’étudier et de comparer les différents systèmes politiques croisés. Qui dit voyage, dit aussi rencontres et c’est aussi l’occasion de fréquenter, et de nouer des relations avec des gens du même milieu.   

Canaletto; L’entrée dans le Grand Canal, Venise.

Bien évidemment, un jeune aristocrate ne se lance pas seul sur les routes, il est accompagné par un tuteur. Ce dernier étant plus ou moins strict. Le voyage peut offrir de nombreuses tentations.  Le Grand Tour a ses vertus éducatives sur bien des plans y compris sexuelles. Venise est à ce titre un des endroits dédiés pour la découverte des plaisirs des sens. Gare toutefois au maladies vénériennes, redoutés notamment par les riches négociants Allemands et Hollandais. Ceux-ci destinant parfois à placer leurs enfants à des comptoirs commerciaux.  

Le Grand Tour se diversifie 

L’Italie avec Bologne, Rome, Venise, Florence, et Ancône, est une étape obligée, mais d’autres poussent plus loin. Lord Byron se rend en Grèce pour parfaire sa connaissance du Grec moderne, lui qui avait étudié les lettres classiques. Les pays orientaux seront aussi visités par la suite.  

A la fin du XVIIe siècle et XVIIIe siècle, la France avec la vallée du Rhône et Versailles attirent les voyageurs. Plusieurs lieux de l’Allemagne aussi sont visités, de même pour la Suisse, l’Autriche ou encore les Pays-Bas. Par ailleurs, le Grand Tour, voit ses objectifs évoluer. Sous l’impulsion des Lumières, le voyage se teinte de buts philosophiques, mais aussi religieux et sociaux. L’on contemple aussi les paysages et l’on ne voyage plus uniquement pour les monuments et les œuvres d’art. Parmi les grands voyageurs de cette époque, l’on citera évidemment Montesquieu qui parcourut l’Europe en étudiant les institutions des Pays visités. Le penseur s’intéressa aussi aux différents climats. 

Le Grand Tour en danger ? 

Claude Monet’s Arrival of the Normandy Train (1877)

Finalement, ce sont les évènements historiques qui ont perturbé la pratique du Grand Tour. La Révolution française et les guerres napoléonienne en cause, les jeunes aristocrates choisissent d’autres destinations comme la Grèce ou encore l’Orient. Le Grand Tour reprit toutefois avec moins d’intensité avec la Restauration.  

Au XIXe siècle, le Grand Tour évolue. Du fait de l’industrialisation et surtout de l’essor des chemins de fer, il s’ouvre à d’autres classes sociales. Aussi le romantisme gagne le Grand Tour, l’on s’intéresse moins aux ruines antiques et l’on visite plus volontiers les châteaux médiévaux. La promenade et la contemplation sont aussi dans l’air du temps. C’est aussi l’époque des premières agences de voyage dont le pionnier est Thomas Cook. L’homme d’affaire britannique proposaient en effet des circuits à travers l’Europe, des croisières sur le Nil et des voyages en Asie. Pionnier du tourisme, son entreprise devient globale avec des bureaux en Inde et même au Japon.  

Le Grand Tour sans disparaitre entièrement avait bien changé, prenant de plus en plus la forme de notre tourisme actuel. 

Une pratique interlope ? 

Le Grand Tour a comme fondation des buts pédagogiques, et culturels, mais contient aussi une portée sociale. Moins que le fait de mener une recherche culturelle et intellectuelle individuelle, il s’agit de partager des connaissances communes. La connivence intellectuelle offerte par une expérience commune d’un voyage, renforçant par extension le lien social aristocratique.  

Le Grand Tour, précurseur du tourisme ? 

L’essence du Grand Tour, se résume bien dans le proverbe : “les voyages forment la jeunesse”. D’un rite initiatique formateur, culturel et social, dédié à la jeunesse aristocratique. Il se meut en une recherche philosophique et politique, pour non plus seulement former un “compleat gentleman”, mais aussi un bon citoyen – pour reprendre l’idée des philosophes des Lumières.  

L’évolution du Grand Tour a fini par rassembler tout ce que l’on peut attendre du voyage et finalement d’un “tourisme” précurseur. Le voyage pouvant être tout à la culturel, d’agrément, ou de découverte, et vecteur de liens sociaux. L’idée du Grand Tour peut trouver une synthèse dans les mots de Marcel Proust : « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » 

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