La chanson française durant la Seconde Guerre mondiale

Durant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), la chanson française, fut un véritable miroir de son époque. Elle a abordé des thèmes variés, révélateurs des préoccupations politiques, sociales et économiques. À cet égard, les chansons sont une source historique pertinente, certaines marquant l’évolution du conflit et son impact sur la population et la société françaises. 

Chansons, politique, société et économie 

Peu de temps avant la déclaration de la guerre, en 1936, Montéhus compose “Vas-y Léon”. Une chanson à valeur politique composée à l’occasion de la victoire du Front populaire aux élections législatives du 3 mai.  

Le “Léon” encouragé à l’action par le chanteur est bien entendu Léon Blum. Figure du socialisme et président du conseil à partir de juin 1936. L’homme d’Etat et la coalition de gauche ont de nombreux projets de réformes sociales et économiques. La semaine de 40 heures et les 15 jours de congés payés sont au cœur des débats.  

Il est aussi question de nationaliser certaines industries, notamment la fabrication des armes de guerre. Dans un élan pacifiste, Montéhus chante : “A bas l’canon”, alors que les évènements inquiétants à l’international se multiplient. Notamment, la remilitarisation de la Rhénanie, le 7 mars 1936, par l’Allemagne nazie. La guerre civile espagnole ou encore l’invasion de l’Ethiopie par l’Italie.

Une chanson militante

Néanmoins, ce sont autant de faits militaires qui sont secondaires dans “Vas’y Léon”. La chanson reflétant plutôt l’enthousiasme suscité par les réformes sociales et économiques promises par le Front populaire. Ces mêmes réformes censées répondre au chômage et à la faim. Il est même question des retraites :  

“Repos aux vieux afin que la jeunesse 

Puisse travailler et n’plus tendre la main” 

En effet, Léon Blum et le Front populaire visaient à introduire des réformes en ce sens. Une initiative importante était la création d’un système de retraite pour les travailleurs agricoles, qui n’avaient pas encore de couverture sociale adéquate. 

“Vas’y Léon” est bien évidement l’œuvre d’un chanteur engagé et par ailleurs membre du Front populaire. Elle manifeste l’espoir d’une amélioration sociale et économique en France. Le thème de la guerre et de l’instabilité internationale, au second plan, reflète une certaine insouciance sur le sujet militaire, du moins pour le moment.  

La rentrée en guerre de la France le 3 septembre 1939 imprègne désormais les chansons. 

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Des chansons qui appellent à la paix 

Le désir de paix se manifeste à travers la chanson de Maurice Chevalier intitulée : “Ça fait d’excellent Français” enregistrée en octobre 1939, soit un mois après la mobilisation générale.  

ÇA FAIT D’EXCELLENTS FRANÇAIS
Maurice Chevalier

Le Colonel était dans la finance
Le Commandant était dans l’industrie
Le Capitaine était dans l’assurance
Et le Lieut’nant était dans l’épicerie
Le juteux était huissier d’la Banque de France
Le Sergent était boulanger pâtissier
Le Caporal était dans l’ignorance
Et l’deuxième classe était rentier !


Et tout ça fait
D’excellents français
D’excellents soldats
Qui marchent au pas
Ils n’en avaient plus l’habitude
Mais, tout comm’ la bicyclette
Ça n’s’oublie pas !
Et tout ces gaillards
Qui pour la plupart
Ont des goss’s qui ont leur certificat d’études
Oui tous ces brav’s gens
Sont partis chicment
Pour faire tout comme jadis
C’que leurs pères ont fait pour leurs fils


Le Colonel avait de l’albumine
Le Commandant souffrait du gros colon
La Capitaine avait mauvaise mine
Et le Lieut’nant avait des ganglions
Le juteux souffrait de coliqu’s néphrétiques
Le Sergent avait le polype atrophié
La Caporal un coryza chronique
Et l’deuxième classe des cors aux pieds


Et tout ça fait
D’excellents français
D’excellents soldats
Qui marchent au pas
Oubliant dans cette aventure
Qu’ils étaient douillets, fragil’s et délicats
Et tout ces gaillards
Qui pour la plupart
Prenaient des cachets des goutt’s et des
mixtures
Les v’là bien portants
Tout comme à vingt ans
D’où vient ce miracle là
Mais du pinard et du tabac


Le Colonel était d’l’Action Française
Le Commandant était un modéré
Le Capitaine était pour les diocèses
Et le lieutenant boulottait du curé
Le juteux était un fervent extrémiste
Le Sergent un socialiste convaincu
Le Caporal inscrit sur toute les listes
Et l’deuxième classe au PMU !

Et tout ça fait
D’excellents français
D’excellents soldats
Qui marchent au pas
En pensant que la République
C’est encore le meilleur régime ici-bas.
Et tout ces gaillards
Qui pour la plupart
N’étaient pas tous du même avis politique
Les v’là tous d’accord
Quelque soit leur sort
Ils désirent désormais
Qu’on leur fiche une bonne fois la paix !

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Une chanson parodique et pacifique

La chanson au ton humoristique prend aussi un langage argotique, “le juteux”, par exemple, désignant un adjudant. Maurice Chevalier décline une hiérarchie militaire parallèle aux emplois et aux classes sociales.  

Maurice Chevalier

Cette déclinaison conjuguée aux stéréotypes se poursuit avec le catalogue des maladies affligeant officiers et soldats. Enfin, vient les convictions politiques et religieuses de chacun. Clairement, c’est une armée disparate et en mauvaise forme qui part à la guerre.  

Le souvenir de la Première Guerre mondiale n’est pas loin. Si cette armée est hétéroclite en termes sociaux-économiques et de mentalités, ils se retrouvent dans la conviction des bienfaits de la République. C’est aussi le résultat des efforts de l’école républicaine : 

 “Qui pour la plupart 

Ont des goss’s qui ont leur certificat d’études”.  

Enfin tous se retrouvent dans leur désir de paix, mot qui intervient à la toute fin de la chanson :  

“Les v’là tous d’accord 

Quelque soit leur sort 

Ils désirent désormais 

Qu’on leur fiche une bonne fois la paix ! “ 

“Ça fait d’excellents français” est bien une chanson pacifiste, censée aussi remonter le moral des soldats. Le titre devint populaire dans le cadre des théâtres aux armées. La chanson française durant cette période de la Seconde Guerre mondiale manifeste le désir de paix pour un peuple français encore marqué par les pertes de la Première Guerre mondiale.  

Chanson et “drôle de guerre” 

Toujours en 1939, pendant la période dite de la « drôle de guerre », une chanson intitulée : “On ira pendr’ notre linge sur la ligne Sigfried”, encourage les combattants. A l’origine, c’est une chanson irlandaise ((We’re Going to Hang out the Washing on the Siegfried Line). Ray Ventura et ses collégiens chantant la version française. Cette chanson connait un succès immédiat, du fait de son appel à la mémoire de la Première Guerre mondiale. En effet, la ligne Siegfried faisait partie d’un réseau de fortifications construit à partir de 1916. Par la suite, elle se rapporta à la défense allemande construite en face de la ligne Maginot dans les années 1930.  

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Comme un écho aux sentiments des soldats de la Première Guerre mondiale au début du conflit.  La chanson révèle une certaine confiance des combattants au début de cette “drôle de guerre”. 

Les Allemands parlent de Sitzkrieg (guerre assise), tandis que les Anglais évoquent la « phoney war » c’est à dire, la fausse guerre. Ce dernier terme aurait été mal traduit par les français qui auraient compris : “funny war”, littéralement la “drôle de guerre”. 

Cette période de la “drôle de guerre” s’étend donc du 3 septembre 1939, jusqu’à mai 1940. Durant ce laps de temps, il y a une absence de combats majeurs sur le front occidental. Les armées françaises et britanniques sont retranchées derrière la ligne Maginot ; tandis que les Allemands font de même derrière la ligne Siegfried. La “drôle de guerre” est ponctuée par des escarmouches et des opérations limitées, (offensive de la Sarre par les Français en septembre 1939). 

La chanson pour donner du courage 

De nombreuses chansons paraissent pour encourager les soldats et la population inquiète. Maurice Chevalier, encore, chante : “Paris sera toujours Paris” en novembre 1939. Les privations commencent à marquer les Français ; mais dans la chanson, il faut garder espoir et rassurer.  

Chanson, et satire s’entremêlent, notamment avec la chanson de Georgius :  “Il travaille du pinceau”. Un titre raillant la période artistique d’Adolf Hitler. L’humour servant comme expédiant des craintes face à la personnalité dangereuse du dirigeant nazi. Par ailleurs, dans cette même chanson, on croit à la victoire.  

“Oh oh oh oh ! 
Il travaille du pinceau 
Il a besoin ce gros soufflé 
D’être un peu dégonflé 
Oh oh oh oh ! 
Mais il le s’ra bientôt 
Et nous graverons sur son tombeau 
Ci-gît un beau salaud 
Oh oh oh oh oh oh ! 
Sous les roses.” 

Les artistes reprennent aussi les titres à succès de la Première Guerre mondiale. “Victoire la fille de Madelon” en 1939 est une suite de la chanson “La Madelon”, célèbre chant militaire datant de 1914. L’histoire est celle d’une jeune-femme qui remontait le moral des soldats en servant du vin ; mais elle était prude. Elle finit par se marier avec un soldat et leur enfant se nomme Victoire. Ainsi l’on construit une chanson sur cette union heureuse qui fait espérer les soldats.  

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Les chansons des interprètes féminines

Les interprètes féminines ne sont pas en reste. Lucienne Boyer chante “Mon p’tit kaki”. C’est l’inquiétude d’une femme pour son époux qui part pour la guerre. Edith Piaf chante l’Accordéoniste. Une chanson parlant d’une prostituée amoureuse d’un musicien partant pour être soldat. C’est la mode de raconter des histoires illustrant la vie et la peine des femmes pendant la guerre. Si le propos initial de cette chanson est pour le moins triste, l’espoir finit par renaître avec un nouveau musicien, qui fait battre le cœur de la jeune-femme.  

Edith Piaf

A la différence de ces chansons ayant pour thème le départ du mari ou du conjoint, d’autres textes se révèlent plus optimistes. Des chansons étonnantes paraissent et mettent l’accent sur des aspects guerriers tout en ayant une connotation négative. Cette tendance exprime l’idée que ce n’est pas le tout de revenir, il faut être vainqueur. Le texte intitulé : “Ils ne la gagnerons pas” écrite par Lucien Carol ou encore “Ohé du pinard !”, mettent l’accent sur la nécessaire réussite militaire, mais aussi sur la foi en la victoire.  

La drôle de guerre a pris fin avec l’invasion allemande de la Belgique, des Pays-Bas et de la France en mai 1940, marquant le début de la guerre éclair ou « Blitzkrieg ». En juin, la France est vaincue. 

Chanter sous l’Occupation 

Après la défaite de la France et l’Occupation, les chants évoquent l’absence du mari, “Seule ce soir” par Léo Marjane en est un exemple. La guerre est ses conséquences est traitée du point de vue des femmes, seules, regrettant leurs époux, leurs fils, ou d’autres membres de leurs familles, prisonniers de guerre.  

Une fois l’armistice signé, la population française est recroquevillée sur ces propres soucis. Le pouvoir en place encourage la beauté de la France éternelle (c’est à dire agricole). Marcelle Bordas chante : “Ah que la France est belle”, une chanson en accord avec la pensée politique de Vichy, qui cherche à magnifier le sol et les richesses agricole de la France et l’Eglise. “Ah ! que la France est belle 
Avec ses champs, ses bois, ses vallons, ses clochers !”.  

Marcelle Bordas

La chanson finit par servir le culte de la personnalité du maréchal Pétain. Le texte le plus célèbre est : “Maréchal nous voilà” composée en 1941. Chanson qui devient l’hymne officieux de Vichy.  

En dehors de l’image bucolique et religieuse de la France et de l’appui au régime de Vichy, la chanson n’oublie pas les prisonniers captifs en Allemagne. “Compagnons dormez-vous » en 1943 est aussi une forme de chanson de propagande, censée rendre compte des efforts de Vichy pour libérer les prisonniers.  

Les prisonniers de guerre

Depuis la bataille de France durant l’été 1940, environ 1 845 000 soldats français avaient été fait prisonniers. Ces prisonniers ont été d’abord hébergés dans des camps en France, appelés Frontstalags, avant d’être envoyés en Allemagne dans des camps comme les Oflags pour les officiers et les Stalags pour les soldats et sous-officiers. 

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Les conditions de vie dans ces camps étaient souvent très dures, avec des pénuries alimentaires, des conditions sanitaires précaires et un travail forcé pour beaucoup. Le régime de Vichy, a tenté de négocier des améliorations des conditions de vie pour les prisonniers et des retours anticipés, mais avec des succès limités. Environ un tiers des prisonniers français ont été libérés sous diverses conditions, tandis que les autres ont dû attendre la fin de la guerre pour retrouver leur liberté. 

Chanson et Résistance 

Pour être entendu, Radio-Londres doit affirmer sa voix face à Radio-Paris. Pierre Dac, ou l’art d’utiliser l’absurde et l’humour comme outil politique, prononce ainsi le slogan suivant : “Radio-Paris ment, Radio-Paris ment…Radio-Paris est allemand”. 

La Résistance se dote d’un hymne : le chant des partisans, chanté par Anna Marly. Cette artiste est née pendant la Révolution russe, son vrai nom est Anna Betulinskaya. Elle composa cette chanson à Londres alors qu’elle était cantinière. Elle composa aussi la complainte du partisan. 

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Lorsque Pierre Laval instaura le Service du Travail Obligatoire, nombreux sont ceux qui prirent le maquis, l’on citera la chanson : “Ceux du maquis”. Parallèlement Pierre Dac continue ses parodies, le chant militaire intitulé : “Les gars de la marine”, devient “Les gars de la vermine”.  

Dès la fin 1943, le débarquement devient une perspective réaliste, Pierre Dac chante : “La complainte des nazis”, sur l’air de la romance de Paris. 

En 1944, l’avenir se précise, pour les artistes il est temps de se mettre en adéquation avec les événements ; des artistes comme Charles Trenet et Maurice Chevalier illustrent ce revirement.  

La chanson : une histoire des mentalités, de la société et de la guerre 

La chanson durant la Seconde Guerre mondiale témoigne bien d’une histoire des mentalités en France. De la façon dont a été vécue l’épreuve du conflit, de la défaite, de l’Occupation et enfin de la Libération. La chanson expédiant des craintes, devient satyrique et subversive. Elle devient outil politique, Pierre Dac en est un des représentants. La chanson alliée à l’humour a reflété aussi les divergences politiques d’un période complexe et troublée. En définitive, la chanson, plus qu’un art populaire, est une source révélatrice des évolutions et des changements de biens des pans de l’Histoire. 

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