Charles Martel est bien connu pour avoir repoussé les arabo-berbères à Poitiers en 732. C’est là un épisode médiéval inscrit dans le récit national français, et qui n’a pas manqué d’être repris politiquement. Derrière cette date et les faits, il y a aussi les nuances propres à l’Histoire, c’est-à-dire un contexte, des acteurs, et des points de vue. Tachons de creuser dans ce sens l’action de cet homme d’État et chef de guerre qui sans avoir pris le titre de roi en eut les prérogatives.

Contexte
La naissance de Charles Martel en 688 se place dans le contexte d’une Francie (appellation regroupant les royaumes francs) certes puissante mais morcelée. L’autorité politique échappe aux Mérovingiens, de fait l’on parle des « rois fainéants ». Ce sont les maires du palais qui détiennent le pouvoir. Pépin II de Herstal, le père de Charles Martel, exerçait cette fonction en Austrasie. Après la mort du roi Thierry III en 691, il étendit son autorité à la Neustrie et à la Burgondie. Pépin II détenant l’autorité militaire administrative et financière réunifie les royaumes francs. Il fait aussi la conquête de la frise cisrhénane contrôlant par là l’embouchure de la Meuse et du Rhin.
La naissance de Charles Martel s’inscrit donc au sein d’une dynastie Pippinide en pleine ascension. Avec le recul de l’Histoire, l’on sait qu’elle était vouée à une destinée extraordinaire qui culminerait avec Charlemagne.

Querelles de succession
Et c’est un mal récurrent au sein des sociétés et familles franques. A la mort de Pépin II de Herstal en 714, sa succession s’annonce compliquée. En effet, la première épouse du défunt, Plectrude conteste la légitimité de Charles Martel car fils issu d’un second (et concomitant) mariage de Pépin avec Alpaïde. Plectrude souhaite placer son petit-fils Théodebald alors enfant à la tête de la charge. Le problème tient au fait que les grands des autres royaumes n’entendent pas laisser une femme exercer le pouvoir, même au nom du successeur légitime. Des révoltes éclatent en Neustrie, dans le nord de l’Italie, et enfin les Saxons et Austrasiens.
Une situation critique donc, mais Charles Martel parvient à s’évader et à prendre la tête des forces de l’Austrasie. La situation se rétablit avec sa victoire sur les Neustriens. Plectrude acculée ne peut qu’abandonner le pouvoir à Charles Martel et se vouer désormais au couvent.
Charles Martel, détenant le pouvoir, héritait néanmoins d’une situation compliquée avec des divisions à effacer, en particulier contre la Neustrie. À l’extérieur de la Francie, l’instabilité était aussi présente avec au sud la montée en puissance des Omeyyades ayant conquis l’Hispanie en 711. Ces derniers commençaient à regarder vers la Gaule. A l’est, les peuples germaniques (Alamans, Bavarois, Frisons, Saxons) oscillaient entre alliance et révoltes.
On le conçoit, dans ce contexte, la figure d’un chef militaire fort était indispensable. Et c’est bien cette compétence militaire qui validera pleinement la légitimité de Charles Martel.
Les premiers temps du règne
Après une prise de pouvoir mouvementée, Charles Martel commença par assainir son entourage. En commençant notamment par les anciens soutiens de Plectrude. L’on évoquera ainsi Rigobert évêque de Reims, renvoyé de la cour. Nous l’avions mentionné plus haut Charles Martel ne prit pas le titre de roi, à quoi bon alors qu’il était désormais faiseur de rois. C’est ainsi qu’il place Clotaire IV sur le trône d’Austrasie. En ces premiers temps, Charles s’attache aussi à poursuivre la politique territoriale héritée de son père. La Neustrie causant encore des problèmes est combattue et vaincue en 719. La frontière est du royaume se voit aussi repoussée entre les années 720 et 738. Mais en 732, Charles Martel eut à affronter un ennemi extérieur autrement préoccupant.
Les Musulmans et l’Hispanie
Avant d’entrer plus avant dans cette bataille et plus largement dans cette campagne contre les forces arabo-berbères, faisons un point de contexte sur le califat omeyyade et sa prise de contrôle de l’Hispanie.
Une conquête rapide
La conquête de l’Hispanie vient ponctuer une dynamique d’expansion territoriale des Omeyyades. En 711, des troupes majoritairement berbères commandées par Tariq ibn Ziyad, traversent le détroit de Gibraltar et affrontent le roi wisigoth Rodéric à la bataille de Guadalete. Cette victoire ouvre la voie à une progression très rapide, en moins de dix ans la péninsule tombe sous le contrôle omeyyade.
L’Aquitaine et la Septimanie ciblées
Naturellement, cette logique d’expansion ne pouvait se confiner à l’Hispanie. L’Aquitaine, province prospère dotée de villes riches, attire l’attention. Du point de vue commercial, le duché offrait la capacité de contrôler les routes commerciales entre la Méditerranée, l’Atlantique et la vallée de la Garonne. Proprement à la logique économique de ce haut Moyen-Âge, il s’agissait aussi de faire du butin.
En 721, les Omeyyades, après avoir envahi la Septimanie, assiègent Toulouse, la capitale du duc Eudes. C’est un échec pour les troupes arabo-berbères qui se replient. Cela freine pendant un temps les opérations mais pas pour autant leurs ambitions, et encore moins l’idée de revanche.
L’année 732 marque une nouvelle expédition sous le commandement d’Abd-El-Rahman. Cette fois Eudes ne pourra les arrêter seul, et contraint par ses défaites, décida de faire appel à Charles Martel.
Vers une bataille décisive
Nous l’avions dit en ouverture de cet article, c’est le fait d’arme le plus célèbre de Charles Martel. Une bataille resté célèbre comme symbole historique. Pourtant, le manque de sources vient aussi nourrir la légende et l’héroïque. C’est l’une de ces batailles du haut Moyen-Âge qui pose des incertitudes quant au lieu et à la date exactes, ou encore à son déroulement précis. Revenons-en au contexte et aux faits.
L’avancée des troupes omeyyades semblait irrésistible. L’Aquitaine était razziée, les faubourgs de la Bordeaux étaient tombés et Eudes avait été battu entre la Garonne et la Dordogne. La nécessité faisant loi, il devait se tourner vers Charles Martel. Une aide qui ne serait pas gratuite, car conditionnée par le fait que l’Aquitaine se soumette à l’autorité franque.
La situation devenait urgente, les Omeyyades progressaient au nord avec pour cible Tours. Ville hautement symbolique car abritant les reliques de Saint-Martin, patron de la Gaule et protecteur de la dynastie franque.
La rencontre décisive eut donc lieu entre Tour et Poitiers autour du 10 octobre 732.
Concernant les forces en présence, il y aurait eu tout au plus 15 000 à 20 000 hommes pour les Francs, 20 000 à 25 000 pour les Omeyyades. Là encore, c’est une estimation.
Le déroulement de la bataille
Au préalable de l’affrontement, il y eut une phase d’observation. Charles Martel temporisa pendant six jours, laissant libre les arabo-berbères de razzier la région. Tactiquement, il escomptait que les Musulmans, alourdis par le butin, soient freinés dans leurs manœuvres. Plus politiquement, et avec pragmatisme, Charles Martel, en laissant faire les pillages, pouvait mettre en doute la capacité d’Eudes à protéger son vaste duché. Une condition sine qua non de la légitimité d’un duc étant sa valeur militaire et sa capacité à protéger ses terres et habitants.
Ce sont les chroniques mozarabes qui détaillent au mieux la bataille. Il est décrit un combat aux allures beaucoup plus statiques que l’on aurait pu le croire. Les Francs, essentiellement composés d’infanterie, s’étant constitués en une phalange lourde protégée par leurs boucliers et leurs armures. Cette tactique s’avéra payante, la cavalerie omeyyade se heurtant contre ce mur. Eudes, à la tête des Vascons, parvint à prendre à revers les arabo-berbères et attaque leur camp. Craignant pour leur butin et leur famille, les Musulmans se retranchent et subissent de très lourdes pertes. Abd el-Rahman en personne est tué.
Les débris de l’armée omeyyades sont contraints de fuir vers les Pyrénées, rappelons ici que les Musulmans appelèrent cette bataille : « La bataille du Pavé des Martyrs. »
Charles Martel et les conséquences de la bataille de Poitiers
L’histoire a voulu que cette bataille fût d’une grande importance. D’aucuns ont relativisé en parlant de contre-razzia. Il reste que cette victoire franque marqua le pas des visées musulmanes en Gaule. D’autres campagnes furent aussi à mener que ce soit durant la suite du règne de Charles Martel ou plus tard avec Charlemagne. Il reste que c’est une victoire prestigieuse pour Charles Martel qui par là peut rallier un nouveau territoire sous son autorité et affermir sa domination territoriale et politique. Il avait confirmé sa légitimité pleine et entière sur la Francie. La dynastie Pippinide s’en trouvait mieux installée et si nominalement n’était pas royale en disposait de la fonction.
La fin du règne de Charles Martel
Charles Martel poursuivit sa logique d’expansion territoriale notamment en Provence et à l’est. Celui qui depuis la mort de Thierry IV en 737 régnait seul sans prendre le titre de roi, fut aussi un réformateur. Il dota le royaume d’une nouvelle organisation militaire. L’usage précédent dans le domaine relevait de la constitution d’une milice levée au gré des campagnes. Charles Martel entendait constituer un corps d’armée permanent formé par des cavaliers. Pour ce faire, il fallait le doter d’un lopin de terre sur lequel, ces « chevaliers » avant l’heure, pourraient prélever des revenus. Une nouvelle classe sociale naissait et c’était une innovation dans ce haut Moyen-Âge. La féodalité telle qu’elle se développa plus tard trouvait là un premier ancrage.
À sa mort en 741, Charles Martel obtint le privilège de reposer dans la prestigieuse Basilique royale de Saint-Denis. À l’égal des souverains dont il n’avait pas le titre mais les pouvoirs.
Bibliographie et ressources
Élisabeth Carpentier, Les Batailles de Poitiers : Charles Martel et les Arabes, Geste Éditions, coll. « En 30 questions », 1er avril 2000, 63 p.
André Clot, L’Espagne musulmane (synthèse historique), Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2005, 448 p.
Jean Deviosse, Charles Martel, Paris, Tallandier, coll. « Biographie », février 2006, 2e éd. (1re éd. décembre 1978), 334 p.
William Blanc et Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers : de l’histoire au mythe identitaire, Paris, Libertalia, coll. « Ceux d’en bas » (no 4), avril 2015 (réimpr. février 2017 et mars 2022), 1re éd., 339-[16] p., 14 × 20,5 cm
Charles Martel, vainqueur à la bataille de Poitiers



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