Comment la notion de voyage était-il perçu dans l’Antiquité romaine ? Si de nos jours, le voyage est perçu positivement car formateur ou appartenant au loisir, cette opinion n’a pas toujours été partagée et unanime. Un manque d’enthousiasme, paradoxal de la part d’un peuple qui s’est rendu maître d’un empire immense…

Les Romains, des terriens casaniers ?
Si on les compare au Grecs navigateurs et fondateurs de cités sur le littoral méditerranéen et en mer Noire ; les Romains quant à eux, sont à l’opposé, enracinés et attachés à la péninsule italienne.

Les conquêtes du IIe siècle avant notrè ère ont montré aux Romains la Grande Grèce (sud de l’Italie et Sicile) la Grèce, et l’Asie mineure, mais ces voyages restaient indissociables de leurs impératifs militaires. Une fois de retour chez eux, les Romains retrouvaient vite leurs habitudes casanières et xénophobes.
Pour les Romains et en particulier parmi les paysans, le déplacement répondait surtout à des obligations économiques, juridiques et politiques. Tous les huit jours, le paterfamilias se rendait dans la ville pour le marché et aussi pour remplir ses fonctions de citoyen.
Le voyage lointain pour sa part était à la fois appréhendé et mal vu. A la fois entouré de superstitions et d’interdits. A ce titre, les auspices pouvaient déconseiller un voyage. L’idée de prendre la mer était aussi redoutée car associée à la peur de l’absence de sépulture et de la mort solitaire, de meme que les craintes face à un enlèvement, à la captivité , et à l’exil. Pour conjurer ces dangers, les Romains célèbraient Portunus, divinité des ports et de la porte domestique. Fortuna était aussi priée, de même que Jupiter Capitolin, capable d’écarter les tempêtes.
Vers un changement des mentalités ?
Avec l’extension du domaine du peuple romain (l’ager publicus) au cours du IVe et IIIe siècle avant notre ère sur la péninsule italienne. Les hommes politiques multipliaient leurs déplacements entre leurs propriétés, la ville et le commandement militaire.

Par la suite, le IIème siècle avant J.-C. tendit à élargir les horizons ; mais aussi à générer une contradiction entre la volonté d’autarcie italienne et l’extraversion géographique et culturelle. Les conquêtes induisaient une nouvelle mobilité liée au cursus honorum. Outre les déplacements attachés à la guerre, ou à la diplomatie, un « tourisme culturel » se développait en parallèle. Paul-Emile, général romain vainqueur des Macédoniens à Pydna en 168. av. J.C. a fait un pèlerinage aux sources de la religion grecque (Delphes, Lébadée, Chalcis, Aulis, Oropos, Athènes). Autre exemple avec Scipion-Emilien qui conjuguait diplomatie et tourisme culturel par des déplacements en Égypte, en Syrie et en Grèce pour rendre compte des mentalités et des réalités des peuples nouvellement conquis.
L’appréhension du voyage à l’époque augustéenne.
La deuxième moitié du Ier siècle avant. J.-C. fut un temps de troubles et de guerres civiles pour Rome. Les déplacements à l’intérieur même de l’Italie étaient dangereux. Brigandages, assassinats politiques et enlèvements étaient courants. Après la victoire d’Auguste à Actium en 31 avant. J.-C. la paix romaine (pax romana) permit ordre et sécurité. Les communications et routes se développèrent. Culturellement, la littérature poussait vers des mondes lointains, mais l’Italie demeurait privilégiée et vue comme un paradis stable et réel, préférable aux chimères du lointain.
A la suite d’Auguste, les Julio-Claudiens favorisèrent l’exploration du monde, plus par pragmatisme que par curiosité. Il fallait repousser les frontières de l’empire et mieux connaître ce dernier. Germanicus qui avait étudié les Égyptiens explora la mer du Nord. L’empereur Claude lui présenta la conquête de Bretagne en 43 comme une exploration. Enfin et par la suite Néron envoya une expédition pour découvrir les sources du Nil.
Le voyage se trouvait aussi lié à des visées « scientifiques » et notamment aux études géographiques.
Quand poètes et philosophes de l’Antiquité romaine critiquaient le voyage.
Globalement, les philosophes romains n’étaient pas contre l’idée du voyage. Toutefois, on voyait aussi apparaître des critiques de la part de poètes marqués par l’épicurisme ou les prosateurs stoïciens. Pour Horace, l’appel de l’exotisme trahissait l’instabilité et l’insatisfaction, écrivant par exemple : « Courir au-delà des mers, c’est changer de ciel et non pas d’humeur. Stérile agitation que la nôtre ! Sur les flots, sur les grands chemins, nous poursuivons le bonheur. Mais il est ici le bonheur. » (Epîtres, I, XI, 30). Le voyage déplacait seulement nos problèmes car la solution n’était pas d’ordre géographique. La connaissance de soi étant plus importe que celle du monde.
Sénèque, cité au début de notre article, reconnaîssait que le voyage comportait des vertus et apportait des connaissances. Il mettait toutefois un bémol en considérant que cela ne devait pas être un simple divertissement ou une échappatoire pour l’âme.
Conclusion sur la notion de voyage dans l’Antiquité romaine
La vision du voyage des romains a évolué tout en restant assez paradoxale. La stabilité et la familiarité italienne étaient préférées au lointain. Quand l’empire s’est étendu, le voyage était attaché aux impératifs militaires et politiques. Un certain tourisme culturel se développa toutefois parmi les élites faisant des pèlerinages ou qui étudiaient la diversité des territoires conquis. Une curiosité « scientifique » justifiait le voyage de même que ce qui releve d’interrogations philosophiques. Qu’il soit utilitaire, de l’ordre de l’agrément, ou de la recherche, le voyage n’etait et n’est jamais anodin. Comme le dit Saint-Augustin : « Le monde est un livre et ceux qui ne voyagent pas n’en ont lu qu’une page.»
Sources :
Antoine Pietrobelli, maître de conférences, à l’université de Reims .
Baslez, Marie-Françoise, et Jean-Marie André. Voyager dans l’Antiquité. Fayard, 1993.


