Histoire du tatouage : un art millénaire aux multiples facettes

De la préhistoire à nos jours, le tatouage ne cessa de marquer les corps de façon indélébile. Au cours des millénaires, il s’est doté de significations et d’objectifs multiples, témoignant notamment de l’appartenance à un groupe, de croyances, de l’histoire personnelle, se dotant meme de vertus thérapeutiques. A bien des égards, le tatouage est un élément important de l’histoire du corps tâchons de voir pourquoi.

Histoire du tatouage

« Mon corps est un journal en quelque sorte. C’est comme ce que les marins faisaient, où chaque tatouage signifiait quelque chose, un moment précis de votre vie où vous vous marquez, que vous le fassiez vous-même avec un couteau ou chez un tatoueur professionnel. » expliquait Johnny Depp dans une interview au magazine Rolling Stone en 1999. Il est couramment admis que les tatouages expriment l’histoire d’un individu, les traits de sa personnalité, ses croyances, ses idées, ses goûts et appartenances. Le fameux « carpe diem » tatoué sur la peau de bon nombre d’individus en est un exemple devenu un lieu commun du tatouage. Il en va pareillement pour la date de naissance d’un enfant, du jour d’un mariage ou encore du nom d’un compagnon, ou d’un parent.

A l’aune de l’histoire du corps, le tatouage participe à modifier l’apparence, la signification et la perception du corps humain. Il est une expression des rapports que le corps entretient avec la société, le pouvoir, et le sacré. Et revêt différentes significations et formes selon les cultures, et les époques.

Une pratique très ancienne

Il est, pour l’heure de la recherche archéologique, impossible de dater précisément l’origine du tatouage. Une origine préhistorique est indéniable du fait que la pratique est antérieure à l’écriture. Il n’existe cependant, pas encore de preuves archéologiques indéniables comme des objets spécifiques, ou des représentations artistiques de personnes tatouées. Les seuls témoignages dont nous disposons sont les peaux tatouées des momies. Jusqu’à 2015, les scientifiques supposaient que les plus anciens tatouages venaient de l’Amérique latine, appuyant leur thèse sur la découverte d’une momie appartenant à la culture Chinchorro dans le nord du Chili. Cette interprétation s’avérait fausse et c’est le fameux « homme des glaces »  Ötzi, qui prit la place de « premier » tatoué du monde.

Zones générales de tatouages sur Ötzi. © South Tyrol Museum of Archeology /EURAC/ Samadelli/Staschitz

La momie découverte en 1991, dans les Alpes entre l’Italie et l’Autriche avait été tué d’une flèche il y a de cela plus de 5 000 ans, soit durant le néolithique final. Notre homme avait atteint le bel age pour l’époque de 45 ans, bémol pourtant, Ötzi était dans un état de santé calamiteux. Arthrose, fractures non soignées, maladie de Lyme, parasites intestinaux, une intoxication aux métaux, athérosclérose (maladie touchant les artères), une enthésopathie (maladie des tendons) et… des calculs biliaires. Bref un état de santé susceptible de provoquer un burn out à un médecin généraliste. C’est sur ce point médical qu’interviendraient les 61 tatouages en forme de lignes groupées ou qui se croisent sur son poignet gauche, dans le bas du dos, et qui se concentrent sur ces jambes. Les tatouages marquant les endroits douloureux pour exercer une forme de thérapie. Si cette théorie est juste, cela représenterait le plus ancien témoignage de tatouages thérapeutiques. Une équipe autrichienne a remarqué que, parmi les 15 groupes de traits dont était tatoué Ötzi, neuf étaient proches de points de méridiens de l’acupuncture chinoise. C’est sans doute là une coïncidence, la médecine traditionnelle chinoise recense des milliers de points d’acupuncture, et fatalement les tatouages d’Ötzi ne pouvaient que croiser certains de ses points. Néanmoins l’hypothèse de tatouages d’ordre thérapeutique et pourrait-on dire apotropaïque se tient, c’est d’ailleurs une pratique qui persiste de nos jours. Pas seulement au sein des peuples comme les Kayan de Bornéo ou les Kaningara de Papouasie Nouvelle Guinée ; mais aussi dans le cadre d’une médecine plus « consensuelle », comme aide psychologique avec par exemple : les tatoueurs réparateurs post cancer du sein. Le tatouage permettant de se réapproprier son corps après un traitement ou une opération.

« Reconstruction d’Ötzi basée sur l’analyse médico-légale de la momie ; au Musée d’archéologie du Tyrol du Sud à Bolzano, en Italie.”

Terminons avec Otzi, le tatoué préhistorique en parlant quelque peu de la technique employée pour exécuter un tatouage. Avis à ceux qui ont la hantise de l’aiguille, le tatoueur du néolithique usait d’une technique autrement plus douloureuse. Il s’agissait de réaliser des incisions dans la peau de l’individu puis de frotter les plaies du charbon de bois.

Autre témoignage, cette fois avec des momies de femmes égyptiennes arborant aussi des tatouages. Le British Museum possède d’ailleurs deux spécimens datés de 3 000 ans avant notre ère. Près de Thèbes, dans la vallée de Deir el-Bahari, trois autres momies datées de 2 000 ans av. J.-C. présentent des tatouages sur le torse, les jambes et les bras. Ces tatouages sont généralement composés de points alignés ou de lignes parallèles, (à l’image de ceux d’Ötzi) mais certains représentent aussi des serpents ou des babouins. Si dans les cas mentionnés ici, le tatouage détient des vertus, parmi d’autres peuples, il s’entoure d’une connotation négative et c’est le cas chez les Grecs de l’Antiquité, plus précisément pour ceux de la période classique.

Le tabou du tattoo

A vrai dire les textes grecs nous renseignant sur le tatouage sont peu nombreux, à peine une quinzaine. Cependant, l’expression la plus vive et la plus claire d’une certaine répulsion est exprimée chez Xénophon. L’historien, auteur des « Dix milles » racontant l’expédition de mercenaires grecs en Perse explique que : lorsque les soldats grecs croisent les Mossynèkes, dont le dos est orné de diverses couleurs et le devant du corps est tatoué de petites fleurs, et qui affichent des comportements impudiques, ils expriment immédiatement leur indignation. Ils déclarent n’avoir jamais rencontré une population aussi barbare et si éloignée des coutumes helléniques au cours de leur expédition.

Dans l’opinion des Grecs, et des Athéniens en particulier, le tatouage apparaît comme une marque d’appartenance culturelle et religieuse pratiquée par des peuples étrangers, comme les Lydiens, les Mèdes, les Scythes ou les Thraces. Il est surtout usité pour marquer la condition des prisonniers de guerre et l’état de servitude d’un individu, surtout s’il s’agit d’un esclave qui a été en fuite. La marque sanctionnant une attitude nuisible, un mauvais comportement, comme signe révélateur et explicite de mauvaise conduite. Alors que dans une société tribale le tatouage est une marque d’intégration, au sein de la cité grecque il est marque d’exclusion du corps civique1.

Dans plusieurs cas, c’est la religion qui vient placer un interdit formel de la pratique du tatouage, c’est le cas pour les Hébreux. Le Lévitique 19 : 28 (troisième des cinq livres de la Torah) dit : « Vous ne ferez point d’incisions dans votre chair pour un mort, et vous n’imprimerez point de figures sur vous. Je suis l’Éternel. »

L’Islam s’attache également à la question et interdit le tatouage considéré comme un péché majeur car altérant la création d’Allah. Même sanction pour les tatouages temporaires.

Pour ce qui est du christianisme, l’avis sur le sujet est plus ambivalent, si la bible interdit la pratique à travers le Lévitique, l’interdiction semble mineure dans la mesure où les catholiques ne sont plus soumis à la loi de l’Ancien Testament (Romains 10.4). Bien que l’on puisse souvent lire que le pape Adrien interdit le tatouage lors du Deuxième concile de Nicée en 787, rien n’est mentionné sur la question dans le texte. C’est plutôt durant la même année mais loin de Nicée dans le Northumberland en Angleterre que se débattit la question en concluant :« lorsqu’un individu subit l’épreuve du tatouage pour l’amour de Dieu, il est grandement loué. Mais celui qui se soumet au tatouage pour des raisons superstitieuses, à la manière des païens, n’en tirera aucun bénéfice2. »

Cette « épreuve du tatouage pour l’amour de Dieu » se pratique par exemple parmi les chrétiens coptes d’Égypte, une tradition encore ancrée de nos jours. Les pèlerins du Moyen-Age qui se rendaient en Terre sainte se faisaient tatouer une croix de Jerusalem. Il en allait de même pour les croisés qui marquaient leurs corps d’une croix. Dans les faits, l’Église catholique ne livre pas d’interdiction ou de condamnation du tatouage. Dès lors qu’il manifeste sa dévotion pour Dieu, la marque indélébile réchappe à un jugement moral catégorique ; cependant, et en vertu en vertu d’un verset de saint Paul : « votre corps est le temple de l’Esprit ». Il apparaît qu’il faut respecter l’intégrité du corps. Le tatouage, toléré, doit se faire esthétique et modeste, sans quoi il serait nuisible.

Bien des facettes

On le voit le tatouage recouvre de multiples sens et interprétations. Profession de foi, signe d’appartenance, marque discriminante et honteuse. Forme d’art pour les uns ou mutilation du corps pour les autres. Acte de mémoire ou thérapie. Si le tatouage resta pratiqué dans des lieux comme le Japon, la Russie, la Polynésie, ou l’Afrique, l’Occident lui finit par largement délaisser la pratique. On note toutefois une persistance dans l’Italie du XVIe siècle et dans le Canada du XVIIe siècle. Au XVIIIème siècle, les choses s’accélèrent quand en 1769, l’explorateur britannique James Cook a posé le pied à Tahiti. Dès son arrivée, il a été surpris de voir des indigènes dont le corps était orné d’encre bleue. Intrigué par ces marques corporelles, James Cook et son équipage ont pris des notes détaillées et ont même ramené un Polynésien en Angleterre. C’est ce voyage qui donna d’ailleurs le terme de tatouage dont l’étymologie vient du tahitien tatau ».

Un exemple de tatouage polynésien typique sur tout le corps et le visage, à Moʻoreʻa, en Polynésie française.
Photographie de AARON HUEYNAT GEO IMAGE COLLECTION

Les marins, à l’imitation des Polynésiens usant du tatouage pour signifier leur identité et leur rang social l’utilisent comme une sorte de « carnet de bord » de leurs expériences et voyages. Au début du XIXe, le phénomène s’amplifie, notamment dans… les bagnes « quand on étudie les registres de bagnes par exemple, on atteint parfois des proportions de tatoués importantes, on est à 30% de tatoués, essentiellement des hommes » dit l’historien Luc Renaut. Le prisonnier marqué est aussi récurrent dans l’Histoire. Si dans le cas des bagnes mentionnés, le choix d’être tatoué est relativement volontaire, l’exemple du Japon de l’époque Edo (1600-1868), diffère avec l’irezumi (tatouage japonais) qui est une punition et une marque d’exclusion pour les criminels tatoués de force sur le bras ou sur le front. Un usage pas si différent de celui des Grecs et des Romains marquant leurs esclaves. Dans l’Union soviétique, les prisonniers se tatouent à leur tour pour inscrire leur parcours criminel à travers des symboles. Ainsi, la tête de mort signifie une condamnation pour meurtre ou les coupoles d’églises correspondent au nombre de séjours en prison. Le tatouage faisant œuvre de « curriculum vitae » criminel faisant sens dans l’environnement social spécifique du milieu carcéral.

D’une façon demeurant assez marginale le tatouage finit par se diffuser au sein des classes populaires pour affirmer et s’approprier un corps : « […] outil de travail, que ce soit pour faire la guerre, pour faire fonctionner un bateau ou pour travailler dans une fabrique[…] » dit Luc Renaut.

Nouvelle technique et « démocratisation »

Comment parler de tatouage sans évoquer la fameuse aiguille, ou devrait-on dire la machine à tatouer électrique inventée en 1891 par Samuel O’Reilly, un tatoueur américain de New York. Ce dernier s’inspirant du stylo électrique de Thomas Edison. Le tatouage troque son aspect « artisanal » pour la modernité technique et s’entoure d’un aspect plus professionnel. Cette évolution tarde toutefois à gagner le vieux continent qui n’ouvre ses premiers salons qu’au milieu du XXe siècle et il faut attendre les années 1970 pour que la pratique se répande dans ce qui fut appelé la contre-culture : punks, rockers, rappeurs, affirment ainsi leur identité propre et leur contestation de l’ordre dominant. Les bikers arborent également des tatouages revendiquant leur mode de vie dédiée à la moto et surtout la liberté que ce véhicule matérialise. Ils se constituent et se perçoivent entre eux comme une fraternité, qui parfois se mue en gangs criminels (Hells Angels, Bandidos, Pagans n’en sont ici que quelques exemples).

Dans ce contexte, le tatouage est l’apanage des  bad boys, des « mauvais garçons ». Il est un signe de rébellion, de protestation et d’appartenance aux gangs. Toutefois, le tatouage comme élément de la panoplie de l‘underground tant à s’extirper de sa gangue marginale dans la décennie 1980/1990. Acteurs, actrices, stars de la musique et même sportifs participent à le faire passer dans un phénomène de mode. Attardons-nous d’ailleurs un instant sur le cas des sportifs tatoués, d’un certain point de vue, l’athlète et surtout celui de haut de niveau est normalement astreint à un entretien optimal de son corps. Or le tatouage apparaît comme antinomique avec ces obligations car potentiellement dangereux pour la santé. Reste que les sportifs tatoués sont nombreux, à la fois dans les sports collectifs : football, basket, et ceux individuels arts martiaux et natation. C’est bien une mode qui s’est diffusée à tel point que dans le milieu du sport il en est devenu des plus commun. Avant le tatouage était la marque d’un rebelle, aujourd’hui peut-être que le vrai rebelle est celui qui ne se fait pas tatouer… Reste que la perception du tatouage a bien évolué par rapport aux années 1970, selon un sondage réalisé sur 17 pays, 46 % des Américains et Américaines déclarent porter au moins un tatouage. Ils n’arrivent pourtant que troisième de ce classement, ce sont les Italiens qui détiennent la première place avec 48 %, ce n’est pas si étonnant si l’on se souvient des recettes de tatouages de l’Italie du XVIè siècle. Pour ce qui est de la France, il y en a 36 % ex aequo avec l’Allemagne. Au vu de ces chiffres, on peut se dire que la mode s’est répandue, et s’est muée en un business en pleine croissance. En 2020, le Syndicat National des Artistes Tatoueurs (SNAT) estimait qu’il y avait plus de 15 000 tatoueurs rien qu’en France. Le marché du tatouage susceptible d’atteindre un chiffre d’affaires de plus de 20 milliards de dollars en 20231.

Bilan

Le tatouage revêt effectivement de nombreuses fonctions et buts. Si sa perception varie à travers le temps et les lieux, il reste des grandes constantes : forme d’art, expression de la personnalité et d’appartenance, feuille de route des événements de la vie, marque de discrimination pour les esclaves de l’Antiquité, ainsi que pour les prisonniers japonais, et même marque de déshumanisation pour les prisonniers d’Auschwitz. De son époque primitive jusqu’à nos jours, il se charge de vertus thérapeutiques, Ötzi et les momies égyptiennes en témoignent. Il soigne le corps et l’esprit des malades et de ceux qui portent les marques chirurgicales. Le corps marqué révélateur de la personnalité d’un individu, et passerelle explicite de son rapport au monde.

Notes :

1 Pour en savoir plus lire l’article : Le tatouage dans l’Antiquité grecque (persee.fr)

2 Voir Tatouages et foi chrétienne font-ils bon ménage ? – Dominicains

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