
« Avec des si , on mettrait Paris en bouteille » dit le proverbe. Malgré le ton ironique, cette réflexion peut toutefois s’appliquer au domaine de l’uchronie. Un genre littéraire qui tient son nom du préfixe grec « u » signifiant la négation et « chronos » le temps. Un « non temps », soit une époque imaginée proposant de revisiter l’Histoire et de s’interroger sur elle.
La première uchronie connue
La première histoire revisitée nous vient de Tite-Live, un historien de la Rome antique qui vécut entre 59 ou 64 av .J.-C. et mort en 17. Dans son « Histoire de Rome 1» il opère une digression sur Alexandre le Grand. Le conquérant macédonien n’aurait pas succombé en 323 av. J.-C. et se serait lancé à la conquête de l’Italie pour se mesurer à la république romaine. À l’époque, les Romains étaient plongés dans la deuxième guerre samnite (327-304 av. J.-C.) et n’était qu’une puissance à l’échelle du Latium.

Qu’aurait été l’issue d’un conflit entre Alexandre et la cité romaine ? Voila la question que se pose Tite-Live. Pour notre auteur, la lutte tournerait à l’avantage de Rome et cela pour les raisons suivantes :
- La qualité martiale et morale – la virtus – des généraux et des hommes d’États romains de l’époque.
- Un Alexandre « ramolli » par les succès et les richesses.
- L’éloignement des Macédoniens de leurs sources de ravitaillement et de recrues potentielles.
- La supériorité militaire de la légion sur les phalanges macédoniennes.
- L’esprit de résilience des Romains qui peuvent supporter des revers et continuer le combat. D’ailleurs, Tite-Live convoque l’exemple des Fourches Caudines contre les Samnites et la deuxième guerre punique livrée contre Hannibal.
- Enfin, une question, plus philosophique concernant la « fortune » changeante, susceptible de quitter Alexandre.
Tite-Live, par le truchement d’une uchronie, livre un manifeste politique louant les qualités intrinsèques de Rome. Cette digression historique sert une vision téléologique de l’Histoire dans laquelle les Romains étaient voués à se constituer un vaste empire.
Le point de divergence
L’inventeur du terme uchronie fut Charles Renouvier, il explique que l’auteur de ce genre d’œuvre : « écrit l’histoire, non telle qu’elle fut, mais telle qu’elle aurait pu être, à ce qu’il croit ». L’histoire réinventée est donc sujette à la subjectivité de l’auteur, à ses opinions et à la limite de ses connaissances. L’uchronie resterait donc une fiction tout autant qu’un exercice de la pensée.
La théorie scientifique du multivers suggère qu’il existe des mondes où le cours des événements aurait été différent. Dans ces « mondes parallèles », l’on pourrait, par exemple, voir les dinosaures être toujours vivants. Napoléon vainqueur à Waterloo. Le bloc soviétique gagnant la guerre froide. James Dean survivant à son accident de voiture. Tom Selleck être à la place de Harrison Ford dans le rôle d’Indiana Jones…
L’élément déclencheur d’une uchronie vient d’un « point de divergence ». Un instant déterminant à même d’obliquer le fil de l’histoire. Autre exemple : si Sylvester Stallone n’avait pas vu le match de boxe opposant Muhammad Ali contre Wepner il n’aurait peut-être pas eu l’inspiration pour écrire le scénario de Rocky et rencontrer le succès à Hollywood. Dans le Maître du Haut Château, ouvrage écrit par Philip K. Dick, l’auteur voit le point de divergence avec l’assassinat de Franklin Roosevelt en 1933. Par conséquent, il n’y aurait pas eu de New Deal et la crise économique se serait accentuée. Les Républicains se seraient imposés en gardant la neutralité face aux forces de l’Axe. Mal préparés, ils auraient vu leur flotte détruite à Pearl Harbor. Les Allemands auraient gagné à Stalingrad, et sur tous les théâtres d’opérations. Londres aurait capitulé, bientôt suivi par Washington frappé par un bombardement atomique. L’Axe est victorieux et les États-Unis partagés entre l’Allemagne et le Japon.
Un seul point de divergence entraîne de grandes conséquences, c’est la clef de voûte du basculement uchronique.
Les Nazis gagnant la Seconde Guerre mondiale est une uchronie qui confine aussi à la dystopie. Soit un monde ou les libertés fondamentales des citoyens seraient étouffés par un pouvoir totalitaire. Dans ce cas, l’uchronie rejoint le récit d’anticipation et donc à une réflexion politique.
Si l’Allemagne avait gagné la guerre ? Certains produits auraient eu une autre tête…

Conclusion
L’Uchronie, ce non temps imaginaire, est un genre littéraire particulier ouvrant parfois la voie à la dystopie ou à l’anticipation. C’est un exercice de la pensée entremêlant réflexion historique et pensée philosophique sur notre histoire, tant individuelle que collective. En résumé, l’uchronie pose deux questions. Est-ce que tout est écrit d’avance ? Si on changeait quelques lignes, qu’est ce qui pourrait bien se passer ?



Laisser un commentaire