La prostitution dans l’Antiquité et de nos jours

« La prostitution est le plus vieux métier du monde » dit l’adage.  Retenons ici le terme de « métier ». Selon une définition parmi d’autres, un métier est un : « genre de travail déterminé, reconnu ou toléré par la société et dont on peut tirer des moyens d’existence. 1» En considérant les questions relatives à la reconnaissance ou à la tolérance, le métier de prostituée peut-il rentrer dans cette définition ?  La question de la reconnaissance sociale de cette « profession » est certainement la plus problématique car le point de vue diffère selon les époques et les lieux.

Des regards différents, les cas de Babylone et de la Grèce

Dans la Babylone antique, des prostituées étaient au service du temple d’Ishtar – la déesse de la fertilité et de l’amour – et pratiquaient ce qu’on appelle la « prostitution sacrée ». Un devoir religieux qui était censé participer au bon fonctionnement de la société babylonienne. Aussi, les Babyloniens portaient visiblement un regard assez décomplexé sur la sexualité. Un poème relatant les amours mythologiques d’Inanna et de Dumuzi peut en témoigner:  « Quant à moi, à ma vulve, tertre rebondi, moi, jouvencelle, qui me labourera ? Ma vulve, ce terrain humide que je suis, moi, reine, qui y mettra ses bœufs (de labour) ? (…) Laboure-moi donc la vulve, ô homme de mon cœur 2 ! »

Babylone n’était pas la seule à faire un rapprochement entre sexe et divinité. Dans la cité de Corinthe, il existait aussi une prostitution sacrée liée au temple d’Aphrodite. Strabon, un géographe grec du Ier siècle av. J.-C. relate cela ; tout en évoquant la richesse créé par cette activité : « À cause d’elles, la ville était très peuplée et s’enrichissait considérablement car les patrons de bateaux s’y ruinaient facilement, d’où le célèbre proverbe : « Il n’est pas permis à n’importe qui d’aborder à Corinthe3. »

De l’autre coté de la mer Égée, en Asie mineure dans la région de Lydie, Herodote dit : « Toutes les filles se prostituent pour gagner leur dot, et ce jusqu’au jour où elles trouvent un mari ; elles choisissent d’ailleurs elles-mêmes leur mari4 . » Si l’on en croit cette affirmation, il existait dans cette région une certaine liberté sexuelle pratiquée, tout du moins, avant le mariage.

Dans l’Athènes antique, la prostitution pouvait aussi être vue comme d’utilité publique. La cité, à l’initiative d’un certain Solon, aurait créé des bordels publics. « Voyant dans notre ville […] beaucoup de jeunes gens qui subissaient les impulsions de la nature et s’égaraient sur de mauvaises voies, il acheta des femmes et les installa dans différents quartiers, prêtes et disposes pour tout le monde5. » La vocation trouvée des prostituées étaient de canaliser les désirs sexuels afin de prévenir les éventuelles compromissions des citoyens dans des affaires telles que les adultères ou encore les grossesses non désirées. Soit des situations susceptibles de faire des ravages dans les familles et par extension dans le corps civique. Enfin, la création des bordels permettait à l’État d’encadrer la prostitution par une certaine légalité ; tout en tirant un certain revenu, bien entendu.

Une hiérarchie de prostituées ?

L’Antiquité grecque distinguait deux types de prostituées. La première était la pornai que l’on retrouve dans les bordels, dans la rue, ou sur les chemins. De façon générale Athènes reconnaît que la pornai joue un rôle important économiquement et socialement. Soulignons qu’une part non négligeable des prostituées était des esclaves ; toutefois, certaines pouvaient pratiquer cette activité sans dépendre d’un maître. Une fille pauvre, ou délaissée par sa famille pouvait être amenée à pratiquer la prostitution à son propre compte.

Le second type de prostituée était l’hétaïre, sophistiquée, intelligente, et dotée de compétences artistiques et intellectuelles. De fait, elle était bien plus chère et sa clientèle plus restreinte et bien plus aisée. Une hétaïre connue fut Aspasie de Milet, la maîtresse de Périclès jusqu’à la mort de ce dernier en 429 av. J.-C. Elle passait pour avoir des qualités intellectuelles évidentes. Elle se vit aussi reprocher le fait d’influencer la politique de son amant. Une courtisane pouvait ainsi côtoyer les hautes sphères du pouvoir.

Autre exemple, Phryné, célèbre pour sa beauté extraordinaire qui inspira même les artistes du IVe siècle avant J.-C. En tant que membre d’une confrérie religieuse vouée au culte d’un dieu d’origine thrace6, elle fut accusée de vouloir introduire une divinité d’origine étrangère à Athènes et donc de vouloir pervertir les jeunes-filles. Il y eut procès mais, heureusement, elle comptait un orateur du nom d’Hypéride dans ses relations, qui vint plaider sa cause.

Phryné devant l’aréopage, Jean-Léon Gérôme, 1861.

Selon les sources, Hypéride – sentant sa plaidoirie tomber à l’eau – dénuda la jeune femme devant les membres du jury emportant ainsi la faveur de ces derniers. En effet, comment condamner celle qui avait une beauté pouvant inspirer des représentations d’Aphrodite ?

Dernière exemple ici avec Thaïs, une Athénienne, qui accompagna l’expédition d’Alexandre le Grand. La légende veut qu’elle aurait participé à la destruction du palais de Persépolis. Elle était la concubine de Ptolémée, un général qui devint par la suite roi d’Égypte. Elle lui donna même trois enfants.

L’hétaïre, en règle générale, avait un statut de métèque, soit d’étrangère à la cité. c’était le cas d’Aspasie à Athènes. De part, leur culture, leur intelligence, et les compétences artistiques, elles étaient des compagnes recherchées et prisées et leur mission dépassait la simple dimension sexuelle.

Un tiraillement entre acceptation et mépris

La prostitution, notamment à Athènes est sujette à deux considérations: acceptée comme réponse à un besoin biologique et comme prévention contre les désordres familiaux et par extension civique. Méprisée dans la mesure où celles et ceux qui remplissent cette fonction ne jouissent que de peu, sinon d’aucune considération morale.

De nos jours, le jugement de la société sur la prostitution tend à la fois vers le mépris et la compassion. La fille de joie est parfois vue comme sans morale, et prête à échanger sa dignité par vénalité. D’un autre côté, cette activité peut être vue comme la manifestation d’une misère poussant à des pratiques dégradantes. En France, la loi tend vers l’abolition. Par la loi prostitution de 2016, les travailleuses du sexe sont considérées comme des victimes, et les clients sont passibles d’une amende de 1500 euros. Cette loi a néanmoins montré ses limites en contribuant à précariser d’avantage les prostituées7. La diminution du nombre de clients pousse à baisser les tarifs et à se mettre d’avantage en danger dans des endroits plus discrets. Le dernier pan de la loi prévoit aussi une indemnité et un titre de séjour pour celles qui arrêteraient leur activité ; cependant cette mesure n’apparaît pas comme attractive du fait de la faible rémunération prévue (330 euros par mois).

La prostitution, plus vieux métier du monde ? Peut-être bien oui. L’amour vénal crée une ambivalence morale partagée entre le rejet, la détestation, la compréhension. Lutter contre est-il vain ? La volonté de bien faire peut parfois amener aux contraire du résultat espéré. Terminons sur un autre adage : « L’enfer est pavé de bonnes intentions. »

1 Le ROBERT, dictionnaire pratique de la langue française datant de 2002.

2Cette traduction provient de S-N Kramer dans Le mariage sacré.

3Strabon VIII, 6, 20.

4Herodote I, 93.

5Athénée XIII, 569 a-b.

6Nord-est de la Grèce.

7 Voir Bilan sévère des effets de la loi de 2016 sur la prostitution (lemonde)

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