Définir le masculinisme n’est pas si aisé, le terme regroupe une pluralité de mouvements. L’idéologie née aux États-Unis a comme socle commun la misogynie et l’androcentrisme. Volontiers réactionnaires, les masculinistes entendent réaffirmer les privilèges masculins en revers de ce que le féminisme défend. Le masculinisme inquiète et à raison, certains de ses adeptes ont déjà tué.

L’origine littéraire du masculinisme
Le terme de masculinisme apparaît en 1900 sous la plume d’une… féministe. Plus précisément, une écrivaine française du nom d’Hubertine Auclert (1848-1914). Il s’agit alors d’un presque synonyme de patriarcat et de défense de la domination masculine.
Plus tard, en 1911, le périodique anglais Freewoman emploie le mot comme un pendant du féminisme.
À ce stade, le masculinisme est à l’état de concept, d’ailleurs inventé et manié par les cercles féministes. Notons toutefois une forme de corrélation intéressante. Le terme féministe avait été inventé en 1872 par Alexandre Dumas fils, dans un pamphlet antiféministe. Dix ans plus tard en 1882, la même Hubertine Auclert reprit le mot de féminisme pour le populariser et lui offrir le sens actuel.
Les prémisses d’une structuration 1950-1970
Le masculinisme tend à devenir plus concret au cours des années 1950 avec les associations d’hommes divorcés formées aux États-Unis. Sur le sujet de l’augmentation des divorces en Amérique du Nord, nous renverrons à cet article : Les divorces aux États-Unis – Persée
Si l’on se fie aux travaux de l’historienne Christine Bard. Il y a corrélation, dans les années 1970, entre le masculinisme et la deuxième vague féministe. Le masculinisme se posant comme une sorte de contre-feu, face aux nouveaux droits acquis par les femmes. La contraception, l’autorité parentale conjointe, ou le divorce par consentement mutuel sont autant de changements dans la société de l’époque.
Un autre chercheuse Melissa Blais distingue quant à elle trois mouvements au cours du XXème siècle. Les années 1980, d’abord avec la création de groupes de paroles. Là encore, il n’y a pas uniformité des idées, puisqu’il existe des proféministes et des antiféministes au sein même du masculinisme…
Les années 1990 dans lesquelles les deux versants se développent
Dans les années 2000 l’antiféminisme se renforce avec l’implication de psychologues, d’intellectuels et de militants.
Enfin, les réseaux sociaux jouent aussi leur rôle avec l’apparition d’une kyrielle d’influenceurs masculinistes. Nous citerons par exemple Andrew Tate pour le coté américain. Ou pour l’hexagone Alex Hitchens et, dans une bonne mesure, Stéphane Edouard.
Les catégories de masculinistes
Nous avons tâché de dresser à grands traits les origines et les évolutions du masculinisme, que l’on devrait plutôt écrire au pluriel tant il est diversifié. Une variété qui se reflète dans une catégorisation relativement riche. Nous en avons recensé ici sept grands types, en voici un tableau récapitulatif.
| Courant | Idée centrale | Niveau de radicalité | Terrain |
|---|---|---|---|
| MRA | droits des hommes | faible à moyen | juridique, politique |
| Incels | impossibilité de séduire | très élevé | forums, communautés |
| MGTOW | retrait des relations | élevé | blogs, YouTube |
| PUA | techniques de séduction | moyen | coaching, influence |
| Alpha influencers | virilité, discipline | variable | réseaux sociaux |
| Antiféministes conservateurs | ordre traditionnel | moyen à élevé | essais, politique |
| Fathers’ rights | garde des enfants | faible à moyen | associations |
| Trad masc | masculinité classique | faible | lifestyle |
Les father’s right
Commençons par les plus anciens, les « fathers’ rights » représentent la base historique (1950-1980) du masculinisme moderne. Leur positionnement se veut associatif et juridique. Dans leur optique, les pères seraient défavorisés dans les décisions de garde – nous avons parlé au conditionnel, mais c’est tout de même souvent le cas. Les fathers right se constituent en association locale ou nationale. Leur discours se veut plus modéré envers les femmes mais bien plus hostiles aux institutions.
Les MRA
Les MRA, un acronyme pour Men’s Right Activists, très actifs dans les années 1980/2000. Comme le mot activits le laisse entendre, leur positionnement se veut revendicatif, juridique et politique. Selon eux, les hommes seraient défavorisés par les lois modernes (divorce, garde des enfants, violences conjugales, pensions alimentaires). Ils se présentent comme les défenseurs des « droits des hommes », et dénoncent un « biais féministe » dans les institutions.
les incels (involuntary celibates)
Certainement le plus connu. C’est un groupe se voulant communautaire, identitaire, souvent radicalisé. Leur idée centrale tient à ce que certains hommes seraient condamnés à ne jamais avoir de relations affectives ou sexuelles, en raison de critères physiques ou sociaux. Parmi leurs caractéristiques, on note une présence en ligne très structurée. Un discours quasi fataliste sur l’apparence (« lookisme »). Une hostilité envers les femmes perçues comme « hypergames ». Plus inquiétant, et nous y reviendrons, une minorité adepte de la violence. Les incels incarnent l’un des pôles les plus extrêmes dans la manosphère.
Les MGTOW (Men Going Their Own Way)
Ce groupe défend l’individualiste, voire le séparatisme. Les hommes devraient « se retirer » des relations avec les femmes pour éviter les risques juridiques, émotionnels ou financiers. Ils refusent le couple, le mariage, et parfois la sexualité.
Les pick-up artists (PUA)
Les influenceurs et autres auto-entrepreneurs du web ont vite compris le potentiel financier du masculinisme. En cela on retrouve les pick-up artists (PUA)
Le but est commercial, performatif. À travers nombre de tutoriels et autres « formations ou séminaires » ils enseignent des techniques de séduction basées sur la psychologie, la manipulation ou la « domination ». Ils sont très populaires sur YouTube et TikTok ; et souvent liés à des figures médiatiques.
Les « alpha masculinity influencers »
Au croisement du précédent, les alpha masculinity influencers, eux travaillent sur le lifestyle et le développement personnel. Ils assurent la promotion d’une masculinité « traditionnelle » (force, leadership, discipline). L’on peut dire qu’ils sont dans une zone grise entre coaching et idéologie.
Les néo conservateurs antiféministes
Une idéologie centrée sur le politique, le moral et le religieux. Ils voient dans le féminisme la cause de la destruction d’un ordre social, de la famille et des rôles traditionnels. Bien évidemment, ils prennent la défense de la famille patriarcale. Ils sont le pont entre masculinisme et le conservatisme classique.
Les « trad masc » (traditional masculinity)
Dans la manosphère ils sont le segment modéré. Leur positionnement se veut culturel et identitaire. Ils souhaitent le retour à une masculinité « classique » : chevaleresque, protectrice, hiérarchique. Ils valorisent le couple hétérosexuel classique, la discipline, la force et la responsabilité. Sans être explicitement antiféministe, ils se montrent critiques du féminisme contemporain.
Après avoir terminé cette liste, tâchons de souligner que tout n’est pas cloisonné. Un seul et même individu peut tout à fait cumuler dans sa personnalité, ses idées et ses actes ; divers aspects de catégories mentionnées de masculinistes.
Une nouveau danger ?
Le catalogue dressé des différents types de masculinistes éclaire sur un point : la pluralité de ce mouvement. Il apparaît aussi comme facile de se dire que le masculinisme ne serait qu’un palliatif à une frustration sexuelle et affective. Factuellement plusieurs de ses partisans sont passés à l’acte, soit dans le cadre conjugal ( l’affaire Mickael Philetas) ou dans ce qui relève de la tuerie de masse, voire de l’attentat.
Des attentats anti-féministes
Outre-Atlantique, l’antiféminisme a confiné au terrorisme. Ce fut le cas lors de l’attentat de l’école polytechnique de Montréal. Le 6 décembre 1989, Marc Lépine (Gamil Gharbi de son nom de naissance) ouvre le feu et abat 14 jeunes femmes et blesse 13 autres personnes (dont 10 femmes et 3 hommes). L’assassin finit par retourner son arme contre lui. Une tuerie de masse motivée par l’antiféminisme. C’est à ce jour l’une des plus meurtrières fusillades en milieu scolaire que connut le Canada.
Marc Lépine reste une référence pour les masculinistes radicaux, souvent cité dans le cadre de menaces de mort.
Georges Sandini
Le 4 août 2009, Georges Sandini commet une fusillade dans une salle de fitness de Pennsylvanie et cause la mort de 3 femmes. Sans se réclamer explicitement de la mouvance masculiniste, il ne cachait pas sa mysoginie et son antiféministe.
Elliot Rodger
L’un des premiers à se réclamer comme incels se nomme Elliot Rodger. Le 24 mai 2014, pres du campus de l’université de Santa- Barbara en Californie, il tue 6 personnes et en blesse 14 autres.
Alek Minassion
Le Canada connaît son second attentat anti-féministe, le 23 avril 2018 à Toronto. Alek Minassian use de son véhicule et percute volontairement les passants qu’il croise. Bilan : 10 personnes dont 8 femmes sont tuées et 16 autres personnes sont blessées.
Des attaques circonscrites outre-atlantique ?
D’autres attentats seraient à mentionner, soulignons que pour le moment ceux-ci se sont majoritairement produits au Canada et aux États-Unis. L’on sait que la radicalité masculiniste et son désir de passage à l’acte n’est pas restée circonscrite outre-Atlantique. En France, il s’en est fallu de peu, le 30 août 2020, un automobiliste a menacé de violer et de tuer quatre colleuses de Montpellier. Il percute 3 des jeunes femmes qui ne furent « que » blessées. En juillet 2025, un projet d’attentat a aussi été déjoué.
C’est un état de fait, le masculinisme trouve son écho en France. Un rapport présenté le 24 juin par la délégation aux droits des femmes du Sénat en atteste. Toujours selon ce rapport, les discours masculinistes portent attention chez 17 % des Français de 15 ans et plus. Comme à son habitude, l’État français a pris des mesures : création d’une cellule interministérielle pour observer et contrôler le masculinisme, intégrer le masculinisme dans la prévention contre la radicalité. Et enfin, puisque l’école est toujours en première ligne, renforcer l’éducation à la vie affective et sexuelle.
Les mauvaises langues pourront parler de « mesurettes », bien évidemment nous ne prendrons pas le parti de la critique ici.
Que dire du masculinisme ?
Le masculinisme est-il un « backlash « , un retour de bâton, envers le féminisme ? Oui très certainement, il est une réaction, un désir de retour en arrière. Il n’est pas étonnant qu’il se soit développé aux États-Unis, là précisément où les adversités politiques, portent entre progressisme et conservatisme. Le féminisme et ses différentes vagues ont participé à changer les sociétés occidentales et la place de l’homme dans celles-ci. Le masculinisme pouvant traduire une forme de crise existentielle du masculin. Il serait un tort de dire familièrement : « bah ce sont des frustrés, qui n’arrivent pas à pécho. » Ce ne serait qu’une analyse on ne peut plus en surface avec les incels comme représentants caricaturaux du masculinisme. Non, il y a des aspects politiques, sociaux, idéologiques, et un questionnement qui relève de l’anthropologie.
Quid du rapport-homme femme dans l’avenir ? Le masculinisme et le féminisme voués à être des antagonistes dans une guerre des sexes dont l’issue serait une partition entre les hommes et les femmes. Ce serait une drôle de société, digne d’une dystopie, malheureusement dans notre époque, on peut tout imaginer.



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