Rambo est très certainement un personnage indissociable de la carrière de Sylvester Stallone. A la sortie du premier film en 1982, un archétype du cinéma d’action naissait. Rambo représentait un sommet de virilité guerrière pour les uns ; ou tout à la fois un va-t-en guerre incarnant la politique internationale et militaire américaine. Cependant, face à la version bien connue du cinéma, que représente le Rambo original, celui du roman First blood écrit par David Morell et publié en 1972 ?

L’auteur et Rambo
David Morell est né en 1943 au Canada, il déménage aux États-Unis en 1966 pour y poursuivre des études en littérature américaine, jusqu’à obtenir un doctorat. En 1972, quand First blood paraît, il est alors professeur à l’Université de l’Iowa. C’est alors un succès d’édition traduit en vingt et une langues. Et le point de départ d’un personnage rendu iconique du cinéma d’action américain. David Morrell continue à enseigner jusqu’en 1986, puis se consacre à ses romans dont plusieurs devinrent des best-sellers. De par sa profession et son statut universitaire, l’on conçoit bien que l’auteur est un observateur de son temps. De l’enlisement américain au Vietnam, et de l’état de la société américaine de la fin des 1960, et début 1970.
L’idée du récit commence à germer chez Morrell à l’été 1968, alors qu’il regardait deux reportages : l’un sur les marines au Vietnam et l’autre sur de violentes émeutes touchant les quartiers pauvres américains. Rappelons que 1968 est aussi décisive avec l’offensive du Têt le 30 janvier. L’Amérique est alors en pleine désillusion face à l’issue du conflit Vietnamien. L’opposition dans l’opinion publique se fait d’autant plus marquée. C’est dans ce contexte que Rambo est né.
Les différences entre le livre et le film
La première différence entre le roman et le film réside déjà dans la chronologie, l’action de First blood si elle n’est pas explicitement donnée se passe au tout début des années 1970. Dans tous les cas à la quasi immédiate fin de la guerre du Vietnam. En 1972, les Américains avaient amorcé leur désengagement du conflit. Le 27 janvier 1973, les accords de paix de Paris étaient signés marquant par là le départ définitif des forces américaines.

Le film sorti en 1982 place Rambo peu ou prou au tout début des années 1980. Dans son monologue de fin, Rambo parle de 7 ans depuis la mort de son ami tué par un colis piégé. L’on peut déduire que le personnage est resté jusqu’en 1973, voire jusqu’en 1975 comme membre des forces spéciales. Quoi qu’il en soit le héros même après toutes ces années est hanté par les fantômes de la guerre. Il souffre manifestement d’un syndrome de stress post-traumatique et mène une vie marginale errant de ville en ville, c’est là un point commun avec le Rambo du roman.
Rambo tueur et Rambo justicier
La violence et son intensité est un autre point de différence entre le roman et le film. Le Rambo de David Morell n’hésite pas à tuer – au moins deux dizaines des membres des forces de l’ordre. Un conflit déclenché par le shérif Teasle. C’est là que se trouve l’élément structurant avec ce duel entre Rambo, vétéran décoré, et Wilfred Teasle qui est lui aussi un médaillé prestigieux de la guerre de Corée. Une querelle de génération donc. Aussi un duel psychologique et armé transposant ce que fut la guerre du Vietnam à une plus petite échelle.
A l’image du conflit vietnamien, Rambo utilise des méthodes et des tactiques de guérilla, faisant corps avec la nature à l’instar des Vietcongs. Teasle incarnait lui les Américains disposant de moyens bien plus importants avec des véhicules, des effectifs et des hélicoptères, hélas pour lui sans succès.

Les deux Rambo, à la fois celui du film et du roman, sont tous les deux victimes d’une société américaine qui rejette ses anciens soldats. Entre difficulté de réinsertion, peur, haine, suspicions, beaucoup connurent de grandes détresses psychologiques au retour du conflit. Nous l’avions dit plus haut Rambo souffre ainsi de TSPT (Trouble de stress post-traumatique), de troubles dissociatifs et d’une hypervigilance. Pour le Rambo du film, clairement de dépression. Pour celui du roman, ce dernier diagnostic, si l’on peut dire, est moins explicite. Autre point soulevé dans le film : l’exposition des soldats à l’Agent orange, un défoliant herbicide, ayant causé par la suite des syndromes métaboliques et des diabètes. Dans le film, c’est cet agent qui a été responsable de la mort de l’ancien frère d’arme de Rambo. Dans le roman, le vétéran ne cherche aucunement à retrouver les anciens membres de son unité.
Le colonel Trautman, responsable ou figure paternelle ?
Le colonel Trautman, est celui qui a fabriqué, si l’on peut dire, Rambo, ainsi que les autres membres de son unité des forces spéciales. Pourrait-t-on dire alors qu’il est aussi responsable des agissements de son ancien élève ? Un parent est-il toujours responsable des agissements de ses enfants ? Dans le film, Trautman apparaît bien comme une figure paternelle pour Rambo.
Encore une fois, dans le livre les choses sont bien différentes. Rambo n’a jamais discuté en propre avec son supérieur. A ses yeux, il n’était qu’une voix dans un haut-parleur ordonnant des exercices toujours plus durs. De fait, ils n’entretiennent pas de dialogues à aucun moment du roman. La chose qui rapproche les deux versions de Trautman est sans doute la fierté ambiguë ressentie pour Rambo.
Si le lecteur tient à découvrir le livre, ne lisait pas ce qui suit :
le colonel a la fin du roman tue Rambo au terme d’une fusillade violente. Teasle trouve aussi la mort des mains de Rambo.
Rambo un héros de la culture populaire
Certainement oui, si le roman a mis 10 ans à être adapté au cinéma, c’est pour des questions de droits entre les studios de cinéma, de divergences artistiques et enfin à cause de l’ambiance politique et sociale singulière des États-Unis des années 1970. Le public n’était pas prêt à appréhender l’histoire d’un vétéran du Vietnam. Et sans doute encore moins à éprouver de la sympathie pour lui. A la sortie du film au début des années 1980, Reagan est à la tête de la Maison Blanche portant avec lui un nouvel optimisme.
Dans ce cadre, Rambo pouvait potentiellement exorciser le souvenir du Vietnam. En tant que héros de la culture populaire, il porte également une consonance politique. Cela était le cas, dans le premier film avec le traitement réservé aux anciens combattants du Vietnam. Le second volet évoque le cas des prisonniers américains. Le troisième Rambo rentre dans des thématiques internationales. En l’occurrence l’invasion par les Russes de l’Afghanistan (un Vietnam pour les Russes, comme le souligne Trautman). Conflit auquel les Américains sont liés à travers les actions de Charlie Wilson et le Programme afghan. Bien des années plus tard, Rambo est confronté à la junte birmane, puis dans le dernier volet en date affronte des narco-trafiquants.
Quand personne ne gagne
«En ville, tu fais la loi. Ici, c’est moi. Alors fais pas chier. Fais pas chier ou je te ferai une guerre comme t’en as jamais vue. » C’est bien la réplique de Rambo alors que Teasle est à sa merci. Une réplique faisant synthèse de ce qu’incarne Rambo. Une revanche promise dans une société et dans un monde qui dysfonctionne. La saga des films a fait de Rambo un héros quasi campbellien, un correcteur des erreurs du monde. La violence, mise en scène, devenant la panacée du retour à la justice. « Vous avez des armes ? Alors vous ne changerez rien. » Disait-il dans le quatrième volet. Le roman lui aborde la nature même d’un conflit où la violence exponentielle ne peut qu’amener à la destruction progressive et mutuelle de deux belligérants.
« C’était leur guerre pas la mienne ! » S’écriait Rambo. Ainsi le personnage et son parcours ne manquent pas de poser une difficile question : Peut-on faire preuve d’une résilience complète face aux horreurs de la guerre ? Rambo lui incarne deux versants bien connus de la guerre. Celui de la bravoure et du dépassement de soi, l’autre confinant à la souffrance et la mort. En fin de compte Rambo est un héros épique et tragique et c’est sans doute pour cela que le public l’a autant apprécié.



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