Le Grand Autel de Pergame représente un chef-d’œuvre de l’architecture hellénistique. C’est aussi le rare monument antique aussi remarquablement reconstitué et conservé par le musée d’Etat de Berlin. Etudier le Grand Autel, c’est à la fois parler de mythologie et de ce symbolise ce monument dans l’histoire de Pergame.
Le contexte de la construction du Grand Autel de Pergame
Pergame, située en Asie Mineure (actuelle Turquie) aurait été fondée par des Grecs d’Arcadie. C’est là une tradition discutable du fait du relatif éloignement de la mer.

Dans tous les cas, le peuplement de Pergame est attesté depuis le VIIIe siècle av. J.-C. L’essor de la cité ne commence cependant qu’après la mort d’Alexandre le Grand en 323 av. J.-C. Ainsi débute la période grecque dite “hellénistique” et les conflits incessants entre les généraux et successeurs d’Alexandre.
En 301, la cité est placée sous la gouvernance de Philétairos. Il s’efforce d’affirmer l’indépendance de Pergame, et fonde la dynastie des Attalides. En 263, c’est Eumène Ier, neveu et fils adoptif de Philétairos qui prend le pouvoir. Là encore, il poursuit les efforts précédents. Il parvient à se détacher de la tutelle des Séleucides, renforce l’administration, entame un programme d’embellissement de Pergame. Il favorise le rayonnement culturel, artistique et intellectuel de la cité.
Une nouvelle puissance s’élève
Ce qui est alors une principauté autonome jouit aussi d’importantes ressources : agricoles, minières, et bois d’ouvrage. Autant d’éléments qui font de Pergame une cité riche de ses exportations. A la mort d’Eumène Ier en 241 av. J.-C., son cousin germain et fils adoptif Attale Ier entame une politique vigoureuse.
C’est lui qui est le premier à prendre le titre de roi (basileus en grec). Un titre légitimé par une victoire militaire prestigieuse contre les Galates. Cela lui valut l’épiclèse de “Sôter” (sauveur).
De façon politique et diplomatique, il fait le choix de s’allier avec Rome contre la Macédoine. Une alliance qui a été fructueuse territorialement. Fait notable dans le contexte des royaumes hellénistiques, Attale Ier meurt de façon naturelle à l’âge de 72 ans. C’est donc en 197 qu’Eumène II prend la succession. Ce souverain mènera Pergame à son apogée, faisant de sa cité un centre culturel et intellectuel. C’est enfin Eumène II qui fut associé à la construction du Grand Autel de Pergame.
Comment le Grand Autel s’est retrouvé en Allemagne ?
A partir de 1869, un ingénieur allemand, Carl Human s’installe sur le site de Pergame, il y fait des fouilles et des découvertes fortuites d’objets antiques. Peu à peu le puzzle est reconstitué si l’on peut dire. Les fouilles révèlent des éléments du Grand Autel de Pergame.
En 1886, un accord est passé entre les empires allemands et ottomans pour transporter et reconstituer ces éléments archéologiques à Berlin en 1886. Depuis lors, l’autel a été partiellement reconstitué au musée de Pergame dans la capitale allemande.
Si vous tenez à voir le monument de vos propres yeux, il faudra être patient. Le musée de Pergame est actuellement fermé pour rénovation. Une réouverture est prévue en 2027 pour certaines sections, et en 2037 pour l’ensemble du musée.
En attendant, une exposition temporaire intitulée / « Pergamon Museum. Le Panorama » permet aux visiteurs d’admirer des œuvres anciennes originales de Pergame et des vues panoramiques à 360 degrés.
Le Grand Autel de Pergame et ses frises
Le Grand Autel de Pergame représente bel et bien un exemplaire typique de l’architecture monumentale de Ionie. Il repose sur une large base à trois degrés de marbre faisant corps avec l’ensemble architectural mesurant 35,95 × 33,58 mètres. Cette vaste plate-forme, est entourée d’un mur doublé d’une colonnade ionique.

De chaque côté de l’estrade, une aile enserre l’escalier monumental de 24 marches et de presque 20 mètres de largeur. Ce même escalier mène à une cour fermée ceinte d’une colonnade extérieure. C’est vraisemblablement le lieu dédié aux sacrifices.
La Gigantomachie du Grand Autel de Pergame
La frise représentant la Gigantomachie s’étale sur 110 mètres de longueur. Il n’est pas exagéré de dire que c’est l’élément artistique le plus saisissant du monument religieux. Outre l’épisode mythologique représentant le combat entre les dieux et les Géants, c’est aussi un symbole de l’essor de Pergame, de ses victoires et de son prestige.
La Gigantomachie et les sources littéraires
La Gigantomachie est un épisode mythologique épique et à vrai dire, fruit d’une tradition littéraire assez éparse. La théogonie d’Hésiode composée au VIIIe siècle av. J.-C. y fait quelques allusions, quoique plutôt implicites. Cette œuvre décrit en revanche la Titanomachie : une autre guerre menée par les dieux et qui précède la Gigantomachie. Pindare (518- 438 av.J.-C.) autre célèbre poète lyrique antique, y fait lui aussi des références, notamment pour célébrer des thèmes héroïques.
Euripide (480-406 av. J.-C.). Tragédien né en Macédoine, en parle indirectement à travers Hercule qui est un protagoniste de la Gigantomachie aux cotés des dieux. A vrai dire, si l’on a pu avoir une connaissance complète de la Gigantomachie, c’est en partie grâce au récit donné dans le pseudo-Apollodore – il y eut confusion avec Apollodore d’Athènes qui vécut au IIe siècle av. J.-C.). Le pseudo-Apollodore fut vraisemblablement rédigé au Ier et IIe siècle de notre ère. C’est une compilation précieuse qui offre un résumé systématique des récits mythologiques depuis la création du monde jusqu’à notre époque.
Enfin, dans cette tradition littéraire, qui nous est parvenue, Claudien (370-404 de notre-ère), consacre une Gigantomachie dont nous possédons plusieurs fragments.
On le conçoit, la frise de la Gigantomachie, telle qu’elle fut élaborée et réfléchie par les artistes du Grand Autel Pergame est le fruit d’une tradition littéraire et orale. Le fait est que la cité en tant que pôle intellectuel et culturel a aussi favorisé la reconstitution de cette bataille épique entre Géants et divinités olympiennes.
Les causes de cette guerre entre les dieux et les Géants
La Gigantomachie est le fruit d’une querelle de pouvoir, liée aussi à la défaite des Titans face aux Olympiens. Gaia (la Terre) tient querelle aux dieux pour avoir enfermés ses enfants, les Titans, dans le Tartare. A ce titre, elle appelle à l’aide ses autres enfants, les Géants nés aussi du sang de son époux Ouranos (le ciel). Jalouse du pouvoir des dieux et de voir son culte disparaitre, elle charge les Géants de vaincre Zeus et le reste des Olympiens.
La guerre est déclarée. Le danger est grand pour les dieux. Les Géants sont en effet immortels face à eux. Seul le concours d’un humain pourrait offrir la victoire sur les Géants. C’est alors que Zeus engendre Héraclès avec une humaine. Le célèbre héros prit une part non négligeable dans cette guerre. Divers dieux participent activement à la bataille. Zeus à la fois roi et chef de guerre se voit aidé par Athéna, Dionysos ou encore Poséidon.
Plusieurs Géants célèbres sont mentionnés et leurs morts représentées sur l’autel de Pergame. Alcyon par exemple est combattu par Athéna.
Le baroque pergaménien
Pour faire une parenthèse artistique dans l’histoire de la Gigantomachie, cet exemple est particulièrement révélateur de ce qui est qualifié de “baroque pergaménien”. L’on distingue nettement l’attention portée à l’expressivité des visages, à la tension des corps. Les effets donnés aux tissus. L’ensemble apporte une tension dramatique, comme s’il s’agissait d’une scène prise sur le vif. Fin de la parenthèse.
Les différents combats
D’autres combats sont représentés tel Zeus combattant Porphyrion.
Crédit : Vicenç Valcárcel Pérez — Travail personnel, CC BY-SA 4.0
Même si des parties sont manquantes, la main de Zeus brandie la foudre, son attribut dédié. Et arme ultime contre les Géants.
L’on note aussi le rôle des plus actif des déesses dans le conflit avec notamment Hécate et Artémis.

Hécate contre Clytios (à gauche), Artémis contre Otos. Crédit : Claus Ableiter — Travail personnel
A l’issue du conflit, les dieux de l’Olympe remportent la victoire. Leur suprématie est assurée. Les Géants incarnant le chaos et les forces primitives de la nature se voient vaincus par l’ordre des dieux. La Gigantomachie et son thème de l’ordre triomphant du chaos est souvent représenté sur les frontons des temples. Le Grand Autel de Pergame ne pouvait l’ignorer tant il fait aussi écho symbolique à l’histoire de Pergame et à ses succès.
Une offrande et une commémoration historique ?
Le Grand Autel comprend une dédicace fragmentaire énoncée comme : « tel roi, fils de tel roi et de telle reine, pour les immenses bienfaits, a dédié à telle(s)divinité(s) » Une exégèse de la Gigantomachie verrait aussi un écho historique avec les différentes guerres menées par les rois de Pergame contre les Galates. Ces mêmes Galates, représentant un parallèle avec les Géants, peuple guerrier d’origine celte, dont l’économie reposait (en partie) sur le pillage, les razzias, les rançons et enfin le mercenariat. Un peuple assimilé donc au désordre et à la guerre, tout comme les Géants. C’est là qu’intervient Pergame assimilée à l’Olympe mythologique, mais bien terrestre et historique cette fois.
Le roi et chef de guerre Attale Ier avait remporté une victoire décisive contre les Galates en 241 av. J.-C. Eumène II avait aussi repoussé les Galates. Il a largement contribué à sécuriser les frontières du royaume. L’ordre était rétabli à l’instar de l’issue de la Gigantomachie. En cela, le Grand Autel de Pergame est une offrande commémorative à la fois mythologique et historique. Par, sa magnificence, il cristallise la richesse et la prospérité de Pergame.
Une autre lecture de la Gigantomachie voit aussi un rapport entre la place des divinités et l’emplacement de leurs temples dédiés dans Pergame. Pour plus de précision, l’on vous conseille cet article de Francois Queyrel.
La frise de Téléphe : une autre partie de l’Autel de Pergame
La Gigantomachie occupe certes la majeure partie du Grand Autel de Pergame. L’autre frise, celle de Télèphe, occupe les murs de l’enceinte de l’Autel sur actuellement 35 mètres. C’est malheureusement la partie la plus abimée. C’est avant tout un hommage à Télèphe, héros revendiqué par Pergame comme le fondateur de la cité. Télèphe est peut-être moins connu qu’un Hercule ou un Achille. Pourtant, il est le fils (peut-être présumé) du premier et il fut contemporain du second durant la guerre de Troie. Comme pour d’autres héros, l’histoire de Télèphe est complexe et présente différentes versions.
Télèphe un enfant illégitime
La conception du héros serait le fruit d’un viol commis par Héraclès sur Augé fille du roi de Tégée en Arcadie. Une version expurgée des panneaux de la frise, pour des raisons évidentes. Enfant illégitime donc (Augé est une pretresse censée rester vierge), Télèphe est abandonné. Télèphe est nourri par une biche. Le panneau enjolive l’histoire avec une lionne. Puis le jeune héros est recueilli par des bergers, Augé trouve refuge en Mysie (Asie Mineure). Pendant que Télèphe est accueilli par le roi Corythos.
Devenu adulte est souhaitant connaitre ses parents, il consulte un oracle qui l’envoie en Mysie. Là-bas il est accueilli par le roi Teuthras. Dans la version de la frise de Pergame, il est question d’un combat contre un dénommé Idas, ce dernier voulant usurper le trône de Teuthras. Le roi lui promet son royaume et la main de sa fille, s’il le débarrasse de son rival. Télèphe parvient à tuer Idas.
Teuthras tient sa parole. Il offre à Télèphe la succession au trône et la main d’Augé, sans savoir qu’elle est sa mère. C’est là que le surnaturel intervient à nouveau. Augé, refuse à s’unir et entreprend d’éliminer Télèphe. La nuit, elle s’arme d’une épée. Prête à tuer le héros, elle est arrêtée par un serpent qui surgit entre eux. Une dispute éclate et quand elle implore le nom d’Héraclès, Télèphe comprend qu’Augé est sa mère.
Télèphe, un contemporain de la guerre de Troie
La suite de l’histoire de Télèphe se déroule durant la guerre de Troie où il affronte Achille et se trouve blessé à la cuisse. Une blessure qui ne pourra être refermée que par celui qui l’a causé. Contraint de se rendre dans le camp grec, Télèphe menace le jeune Oreste pour ainsi obliger les Grecs de le soigner.
Un oracle annonce que la victoire contre Troie ne pourra être obtenue qu’avec l’aide de Télèphe. Achille obtempère donc à soigner Télèphe avec la rouille de sa lance. Télèphe consent à guider la flotte grecque jusqu’en Troade, mais retourne dans sa patrie.
La dernière partie de la frise de présente les funérailles d’Augé, et la fondation de Pergame.
Une monument entre mythe et histoire.
Le Grand Autel de Pergame est sans doute le cœur religieux de Pergame. Il est un lieu de culte, tout autant qu’un lieu de commémoration mythologique et historique. Il concrétise le prestige de la cité et du royaume qui est due à la volonté des dieux. Le Grand Autel de Pergame est aussi un chef d’œuvre de l’art hellénistique. Il représente aussi une réussite archéologique et se trouve tout autant exemplaire en termes de muséologie. Enfin, le Grand Autel de Pergame cristallise, en tant que cœur de la cité, l’idéal de l’ordre et de la civilisation de la polis grecque triomphant sur le chaos. Pergame n’étant plus une simple cité grecque parmi d’autres ; mais une Olympe terrestre et un joyau de la civilisation hellénistique.











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