La villa des Quintilii : quand la vinification devient un spectacle. 

Les élites de nombreuses cultures passées ont cherché à mettre en scène le travail agricole – bien souvent la source de leur richesse et donc de leur statut. Une cave découverte à la Villa des Quintilii sur la Via Appia Antica, près de Rome, fournit un exemple précis d’une production de vin opulente qui est aussi lieu de spectacle en soi. 

Une viticulture mise en scène 

Illustration 1 : Plan général du site de la Villa des Quintilii**, située entre la Via Appia Nuova et l’Antica[^1^][1]. Le bâtiment de la cave à vin est en retrait (illustration par M.C.M. s.r.l., modifiée d’après Paris et al. 2019, tableau 1). 

La viticulture, et plus largement l’agriculture, était au cœur de l’identité culturelle des élites dans de nombreuses sociétés anciennes de la Méditerranée. L’élite romaine, ne fait pas exception et s’est passionnée pour la production de vin. Cela s’exprime dans la littérature ancienne avec Varron, ou encore Pline le Jeune. L’agriculture est présentée dans les traités agricoles comme une allégorie de l’entretien de l’État, incarnant d’importantes dimensions idéologiques et politiques. Cela est également attesté dans l’art (par exemple, des scènes de vendanges sur des sarcophages) ; et, occasionnellement, sous la forme d’installations très élaborées dans des villas opulentes telles que la villa Quintilii. 

Fouilles et découvertes 

C’est entre 1998 et 2018, que des fouilles menées dans le sud de Rome ont mis au jour cette cave romaine unique et bien conservée. Ce qui rend la villa presque unique en son genre tient par son architecture et son décors inhabituels affichant un degré de luxe rarement vu.  

La seule autre villa connue et comparable disposant d’une cave aussi ornée et élaborée est le site de Villa Magna, qui se trouve à 50 km au sud-est, près d’Anagni.  

Contexte historique 

L’occupation du site remonte au moins à la période républicaine, mais la première construction monumentale est datée par des estampilles de briques à 125 après J.-C. Cette date coïncide avec la propriété de la villa par les frères Quintilii, qui ont été consuls de Rome en 151 après J.-C. Une famille puissante donc qui attira les foudres de l’empereur Commode qui les tuer en 182/183 après J.-C. De fait l’empereur prend à son compte leurs propriétés, initiant une possession impériale à long terme de la villa. Des restaurations, expansions et autres modifications, ont d’ailleurs été entreprises entre la fin du deuxième et le milieu du troisième siècle, soit pendant les règnes de Commode jusqu’à la période dite de « l’Anarchie militaire ». 

L’occupation résidentielle intensive de la villa a continué jusqu’à la fin du troisième siècle après J.-C. 

Description  

Illustration 2: Orthophotographie aérienne du bâtiment de la cave à vin de la Villa des Quintilii, indiquant la zone de foulage (A), les lits de presse (B1 et B2), les salles de mécanisme de presse proposées (C1 et C2), la cuve de collecte (D), la cella vinaria (E), et les salles à manger (F1 et F2) (image par M.C.M s.r.l, modifiée à partir de Frontoni et al. Référence Frontoni, Galli, Paris, Cecalupo et Erba2020 : fig. 3). 

Le complexe possède des caractéristiques typiques d’une cave à vin romaine : une aire de foulage des raisins ; deux pressoirs ; une cuve pour la collecte et la décantation du moût de raisin ; et un système de canaux reliant ces éléments à une cella vinaria (cave à vin) avec des dolia defossa (jarres de stockage enterrées). Bien que ces dispositions soient typiques des caves à vin romaines dans plusieurs régions méditerranéennes, leur décoration et leur agencement sont presque sans équivalent pour un contexte de production dans le monde romain, et peut-être même dans l’ensemble du monde antique.  

L’usage du marbre dans la zone de foulage est, à ce titre, révélateur. Généralement les zones de foulage sont généralement revêtues de cocciopesto (béton étanche) ; ici, à la place, la zone était partiellement revêtue de marbre rouge de breccia. Le marbre devient très glissant lorsqu’il est mouillé et c’est un choix peu pratique pour les espaces de travail hydrauliques (des modifications telles que des cordes suspendues et des poteaux utilisées pour stabiliser les travailleurs pendant le foulage. C’est là un sens des priorités privilégiant le luxe au pratique. 

Aussi l’archéologue Emlyn Dodd, directeur adjoint de la British School de Rome et expert en production de vin antique, décrit la Villa des Quintilii comme une mini-ville étonnante, complétée par un vignoble de luxe.  

Processus de production  

Le processus de production aurait commencé dans la grande zone de foulage rectangulaire (calcatorium) de 11,5 × 4,5m, à l’extrémité sud du bâtiment. Il est peu probable que les travailleurs agricoles aient transporté des paniers de raisins à travers la cella vinaria et monté les deux escaliers étroits pour atteindre cette zone. L’accès était probablement assuré par une porte ou une fenêtre accessible via deux grands escaliers extérieurs en brique, qui mènent au côté sud de la zone de foulage.  

Après le foulage, le marc ou la pulpe – les résidus solides du raisin – étaient placés dans des paniers faits de joncs tissés lâchement, de cordes enroulées ou de tissu, ou dans une structure en bois, et acheminés vers les deux presses mécaniques situées aux extrémités ouest et est de la zone de foulage. 

La présence de deux grandes presses à levier suggère un investissement dans une production d’échelle notable mais ouvre également la possibilité de qualités diverses, y compris un vin de meilleure qualité produit uniquement par foulage et une qualité inférieure par pressage. Compte tenu du contexte de haut statut de cette installation dans une villa impériale et de la nature et du but possibles de la production. L’agencement symétrique de ces grandes presses travaillant en harmonie a probablement contribué au spectacle de la production. 

Cuve de collecte, décantation et système de distribution 

Des canaux revêtus de cocciopesto acheminaient le moût de raisin des presses mécaniques vers une grande cuve de collecte rectangulaire également revêtue de cocciopesto. Cette cuve, permettait aux impuretés et aux matériaux solides indésirables dans le moût de raisin de se déposer. Il se peut aussi que le récipient avait plusieurs compartiments pour contenir du moût de différentes qualités.  

Une fois que le moût de raisin avait rempli la cuve de collecte, il s’écoulait à travers les trois niches centrales. Deux autres niches, une à chaque extrémité, recevaient l’eau d’un aqueduc situé plus au sud. Cette conception de type nymphaeum (sanctuaire consacrée aux nymphes), avait une façade scénographique composée de cinq niches semi-circulaires et rectangulaires alternées. Cela aurait favorisé un effet de fontaine alors que le moût fraîchement pressé se déversait d’environ 1 m de haut dans la zone de la cella.  

La façade, avec ses niches, était à l’origine revêtue de placage de marbre blanc, posé dans des lits de cocciopesto et de mortier. 

Il est difficile de calculer la force hydraulique de ces fontaines et les stratégies d’atténuation pour minimiser les éclaboussures (et donc la perte) du moût de raisin. Néanmoins, le système a dû être soigneusement contrôlé pour collecter le moût dans un canal étroit de marbre blanc qui s’étendait sur toute la longueur de la façade au niveau du sol.  

La cella vinaria et ses dolia 

Illustration 3 : Vue extérieure de la cave à vin de la Villa Magna, avec la fenêtre reconstruite offrant un accès direct à la zone de foulage visible (illustration par D. Booms, d’après Fentress et al. Référence Fentress2016 : 97, fig. 5.34; avec l’aimable autorisation de la British School à Rome et E. Fentress). 

La cella vinaria est positionnée au centre de la cave à vin, avec trois salles environnantes dotées, de larges entrées offrant une vue étendue sur l’intérieur du complexe et les étapes de production.  

On retrouve aussi les fameuse dolia emblématiques de la vinification romaine. Une allée en forme de croix pavée de marbre rouge de breccia divise les dolia en quatre groupes de deux. De courts canaux ouverts revêtus de marbre reliaient chaque dolium au réseau de distribution. Typique de l’Italie romaine, les dolia sont enfoncés dans le sol (defossa), ce qui créé un microenvironnement de fermentation stable.  

Il n’y a pas de preuves de tuiles ou de toiture, suggérant que la cella vinaria était probablement non couverte. Cependant, deux trous dans la promenade en forme de croix pourraient indiquer des emplacements pour des poteaux soutenant un couvert ou velarium.  

Illustration 4 : La cella vinaria avec les bords des dolium remis dans leurs positions originales – seuls les deux à l’avant-plan ont été trouvés intacts et in situ. Le seul canal de marbre restant menant à un dolium est visible en bas à droite (photographie par E. Dodd). 

La cave de la villa

La cave de la Villa des Quintilii, qui transmet un sentiment de spectacle que l’on ne voit normalement pas dans les espaces de production antiques. Les pièces et les couloirs pour la fête impériale communiquaient—auditivement et visuellement—avec les espaces de production. 

Une autre caractéristique associée à la production théâtrale tient par ses installations. Les presses, cuves, et cella étaient placées le long d’axes visuels clés, de cette manière, les éléments fonctionnels servaient également de décor. L’ensemble décoratif de l’installation, mis en valeur par l’utilisation de matériaux luxueux, était encore accentué lorsqu’il était en usage. Le moût de raisin aux couleurs vives traversait les fins canaux de marbre blanc, attirant le regard de l’observateur vers la façade avec ses fontaines et la zone de foulage au-dessus. Avec l’ajout de divers sons – les ouvriers plaisantant, riant ou grognant, et la musique qui accompagnait le foulage – une impression véritablement théâtrale était offerte. 

Ilustration 5 : Modèle (à gauche) et plan (à droite) de la cave à vin de la Villa Magna près d’Anagni, Lazio (illustrations par D. Booms (à gauche) et J. Andrew Dufton (à droite), d’après Fentress et al. Référence Fentress2016: pls. 5.5 & 5.12; avec l’aimable autorisation de la British School à Rome et E. Fentress).

Conclusion  

À travers une combinaison de composants décoratifs, théâtraux et fonctionnels, la cave à vin de la Villa des Quintilii incarne la manière dont les installations de stockage pouvaient être à la fois utilitaires et élégantes. 

La cave à vin de la Villa des Quintilii fournit seulement le deuxième exemple connu, parmi ce qui était sûrement une immense industrie impériale, de production de vin dans une installation impériale. Ce faisant, elle éclaire davantage la relation de la domus impériale (maison) avec le monde agricole. L’élite, y compris la cour impériale, a utilisé la rhétorique et le spectacle visuel autour de la performance agricole pour construire leur image de soi au sein de la culture et de la société romaines.  

Cela peut également offrir un aperçu de la routine annuelle de l’empereur. Comparé à d’autres propriétés impériales, où des quartiers autrefois somptueux ont été transformés à des fins utilitaires. Bien que le contexte et la forme spécifiques de la cave à vin de la Villa des Quintilii soient uniques, ils parlent du lien plus large entre le pouvoir social et la richesse agricole dans le monde antique. 

Cet article et ses illustrations proviennent d’une traduction des travaux de Dodd, Emlyn, Giuliana Galli, and Riccardo Frontoni, ‘The Spectacle of Production : A Roman Imperial Winery at the Villa of the Quintilii, Rome’, Antiquity, 97 (2023), 436–53 <http://dx.doi.org/10.15184/aqy.2023.18>&nbsp;

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