Jules Verne est un nom resté fameux parmi les auteurs de science-fiction. Contemporain des grands écrivains du XIXe siècles tels que Balzac, Stendhal ou Zola, il s’est pourtant démarqué par son approche du fantastique et surtout son sens de l’anticipation des conquêtes scientifiques. C’est ce dernier point qui nous intéressera ici à travers son ouvrage célèbre, De la Terre à la Lune publié en 1865, soit un peu plus d’un siècle avant que l’Homme ne pose le pied sur la Lune.

La vie de Jules Verne
Jeunesse et famille
Jules Verne est né le 8 février 1828 à Nantes, au sein d’une famille bourgeoise. Son père Pierre Verne est alors juriste ; tandis que sa mère Sophie Allotte de la Fuÿe, vient d’une famille de la petite bourgeoisie nantaise. Jules Verne est l’ainé d’une fratrie de cinq enfants. Il effectue des études primaires et secondaires axées sur les humanités et les sciences élémentaires.

Dramaturge et auteur à Paris
Après son baccalauréat, il part en 1847 pour Paris afin d’y étudier le droit. Un cursus qu’il poursuit sans l’intention de vouloir faire carrière dans cette voie. Jules Verne valide néanmoins sa première année. Dans cette période de 1848, il est témoin de la Révolution ayant mis fin à la Monarchie de Juillet. C’est en marge de ses études qu’il fréquente les cercles littéraires de l’époque.
En 1850, avec les soutiens d’Alexandre Dumas et du fils de celui-ci, Verne parvient à faire jouer sa première pièce une comédie intitulée :“Les Pailles rompues” au Théâtre-Historique. Il fréquente aussi Jacques Arago célèbre pour ses récits de voyage, ce qui faconne aussi les inspirations du jeune auteur. En 1852, son emploi de secrétaire au Théatre-lyrique lui permet de jouer plusieurs pièces et de poursuivre ses activités littéraires. Jules Verne en profite pour peaufiner son style en étudiant les publications scientifiques et géographiques. C’est aussi dans cette période, plus précisément en 1857 qu’il épouse Honorine Anne Hébée Devian qui lui donnera un enfant Michel Verne en 1861. Elle joua un rôle certes discret mais constant dans la vie de cet auteur absorbé par son imaginaire et ses recherches.
Rencontre décisive entre Jules Verne et son éditeur
La rencontre avec l’éditeur Pierre Jules Hetzel s’avera décisive malgré un premier refus du manuscrit : “Voyage en Angleterre et en Ecosse”, l’attention de Hetzel est retenue et un contrat est signé pour l’encourager à écrire un roman mêlant science et aventure. Le début d’une collaboration fructueuse débute avec Cinq semaines en ballon, publié en 1863.
La collection « Voyages extraordinaires », comptera plus de 60 titres. Verne y mêle aventure, science, géographie et imagination, posant les bases de la science-fiction moderne.
Parmi ses œuvres les plus emblématiques figurent :
- Voyage au centre de la Terre (1864)
- De la Terre à la Lune (1865)
- Vingt mille lieues sous les mers (1870)
- Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873)
- L’Île mystérieuse (1874)
Son œuvre, reste une des plus traduite au monde et a influencé des générations de lecteurs, scientifiques et écrivains.
De la Terre à la Lune un roman d’anticipation
Les œuvres de Jules Verne conjuguent bien souvent aventure et sciences. De la Terre à la Lune ne fait pas exception. Une grande partie du récit est consacrée à l’aventure technique, scientifique et industrielle que représente ce projet titanesque. A la lecture et à la lumière de nos connaissances, on peut se dire que Jules Verne était visionnaire.

Résumé de l’œuvre
A la fin de la guerre de la guerre de Sécession, les distingués membres du Gun-club, tout à la fois club de gentlemen et fabriquant de canons sont démunis. Leur prodigieux engins de mort ne trouvent plus d’utilité. C’est une vraie contrariété pour ces passionnés, d’aucuns parlerait de “fanatiques”, de balistique, d’obus et de projectiles en tous genre. C’est alors que le charismatique président Barbicane a une idée : tirer un boulet de canon sur la Lune ! Une entreprise irréalisable ? Certainement pas, car le génie et les ressources américaines sauront triompher de tous les obstacles, provoquant par-là, l’engouement du monde entier.
Jules Verne un auteur réactif et prolifique
De la Terre à la Lune parait donc le 25 octobre 1865, soit à peine si mois et demi après la fin de la Guerre de Sécession le 9 avril. L’on sait l’aspect prolifique de Jules Verne, cependant il faut aussi considérer la densité technique du texte qui regorge littéralement de calculs balistiques, de considérations sur la gravité, d’études astronomiques et autres éléments techniques. L’on ne saurait dire ici si l’auteur avait déjà compulsé ses ressources au préalable et ensuite “ajuster” son récit pour le contextualiser dans une Amérique post guerre de Sécession. A souligner, que ce conflit civil a tué entre 650 000 et 850 000 personnes – soit le conflit le plus meurtrier connu à ce jour par les Etats-Unis.

Le Gun-Club entre gentlemen’s club et complexe militaro-industriel
Le Gun-Club tel qu’imaginé par Jules Verne peut tout à fait s’assimiler à une transposition américaine des gentlemen’s club britanniques. Il en reprend les codes avec ces membres triés sur le volet partageant une même passion, une hiérarchie interne, des débats savants et un goût pour le décorum. A la différence de son parallèle de Grande Bretagne, le Gun-Club lui parle moins de philosophie et d’art que d’artillerie et de calculs complexes. A noter aussi que bon nombre, sinon la quasi-totalité, a déjà servi pendant la guerre et en ont fait les frais avec des membres amputés.
Jules Verne de manquant pas d’humour et aussi d’antimilitarisme s’attache à railler ce club. Voici un extrait :
“[…] il est évident que l’unique préoccupation de cette société savante fut la destruction de l’humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.”
Jules Verne, De la Terre à Lune, Le Livre de Poche, 2001, p.9.
Entre société savante et complexe militaro-industriel ?
Cette société savante née de la guerre pour la guerre, peut tout aussi appartenir à ce que l’on nommerait aujourd’hui un complexe militaro-industriel. Terme d’abord apparu en 1914, puis repris plus tard par Dwight. D Eisenhower. Jules Verne est aussi un fin observateur de son époque et a constaté l’articulation grandissante entre puissance industrielle et armement. Cela a été d’autant plus flagrant lors de la guerre de Secession. Le Nord, bien plus industrialisé que le Sud a largement mobilisé ses usines pour produire en masse des armes, des munitions, des locomotives, des navires cuirassés, ou encore des uniformes. Aussi le gouvernement fédéral avait passé des contrats massifs avec des industriels pour équiper l’armée de l’Union.
Le Gun-Club dans cette conjugaison entre érudition, science, production industrielle est aussi gage d’innovations techniques. Et dans le cadre de la guerre, leurs talents ont pu se déployer. Une fois la guerre passée, ces infrastructures ne disparaissent pas, mais se mettent au service d’usages civiles et scientifiques. Le projet lunaire du Gun-Club touche aussi au politique, provoquant un engouement puissant au sein de la population. C’est une démonstration de force, d’habilité, de connaissances donnée au monde. Est-ce que l’idée de tirer un boulet de canon sur la Lune a quelque-chose de saugrenue dans le livre ? Oui certainement, mais c’est l’ironie littéraire de Jules Verne. Pourtant ce qu’il décrit se passe bien plus tard avec le projet Apollo qui lui aussi suscite un fort engouement auprès des Américains et du reste du monde.
Barbicane un Kennedy avant l’heure ?
Ci-dessous l’annonce de John F Kennedy en 1961 l’idée d’envoyer dans la décennie un homme sur la Lune.
Le discours de Barbicane, le président du Gun-Club fait un siècle plus tot est assez troublant dans son anticipation.
“ Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas de la mener à bonne fin. J’ai donc cherché, travaillé, calculé, et de mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans une entreprise qui paraitrait impraticable à tout autre pays. Ce projet longuement élaboré, va faire l’objet de ma communication ; il est digne de vous, digne du passé du Gun-Club et il ne pourra manquer de faire du bruit dans le monde ! […] Il n’est d’aucun de vous braves collègues, qui n’ait vu la Lune, ou tout du moins, qui n’en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je viens vous entretenir ici de l’astre des nuits. Il nous est peut-être réservé d’être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi, secondez-moi, de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et son nom se joindra à ceux des Trente-six Etats ce grand pays de l’Union !”
Bien évidemment les contextes entre 1865 et les années 1960 sont différents, cependant les objectifs restent les mêmes. Prouvez au monde la supériorité technique et scientifiques de l’Amérique. Et repousser les limites de ce que l’Homme peut accomplir et conquérir.
Dans les deux cas c’est un vol habité
Dans le roman, les Etats-Unis sont bien les premiers à se lancer dans la conquête spatiale. En 1961, c’est autre chose. Les Soviétiques avaient pris de l’avance dans le domaine avec le lancement de Spoutnik en 1957 et surtout le premier homme dans l’espace en la personne de Youri Gagarine en 1961. Les Américains dans le contexte de la Guerre froide étaient piqués dans leur orgueil et conscients aussi que l’espace était un nouveau théâtre d’importance géopolitique.

A l’instar du roman de Jules Verne l’annonce du projet lunaire a crée un fort engouement. La concrétisation arriva le 20 juillet 1969, ce fut plus de 600 millions de personnes qui ont regardé les premiers pas sur la Lune en direct. Un record absolu en mondovision à l’époque. Les astronautes étaient des héros nationaux. Cela Jules Verne l’avait pressenti en faisant de Michel Ardan, Impey Barbicane et le capitaine Nicholl, de véritable célébrités. Trois membre d’équipage dans le roman, le même nombre que pour Apollo 11 avec les célèbres Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins. Est-ce une troublante coïncidence, ou bien le génie de Jules Verne ? Nous laisserons le choix ici.
Aussi n’oublions pas que le Gun-Club à l’origine ne voulait se contenter que de tirer un boulet de canon sur la Lune, mais que le projectile en question devient “cylindroconique’ à l’instar de nos fusées et de surcroit habitable. C’est là une autre anticipation étonnante.
Les membres du Gun-Club un parallèle possible avec Wernher von Braun ?
Tout comme le projet du Gun-Club, Apollo a mobilisé des ressources financières, industrielles et techniques considérables. Pour plus de détails sur le sujet, l’on orientera ici sur l’ouvrage de Charles Murray et Catherine Bly Cox : The Race of the Moon. Ou encore celui Robert C. Seamans : Project Apollo: The Tough Decisions.
Concentrons-nous ici sur un parallèle possible et étonnant entre le Gun-Club et le scientifique Wernher von Braun. Nous avons vu que les premiers étaient des artilleurs et des scientifiques balistiques ayant mis à profit leurs talents durant la guerre de Sécession. Le physicien n’a pas suivi une trajectoire si différente lors d’un autre conflit, celui de la Seconde Guerre mondiale.

Wernher Von Braun et les fusées V2
Né en 1912 à Wirsitz (alors en Allemagne, aujourd’hui en Pologne), Wernher von Braun, comme sA particule l’indique, vient d’une famille aristocratique.
Il se passionne très tôt par l’astronomie et les fusées, influencé par les travaux de Hermann Oberth physicien spécialisé dans le vol spatial et par ailleurs passionné des lectures de… Jules Verne.
Wernher von Braun étudie à Berlin, Zurich et Charlottenburg, où il se spécialise dans les propergols liquides.
Son talent et ses connaissances ne pouvaient être ignorés du régime nazi. Dans les années 1930, il fut recruté par l’armée allemande pour développer des fusées.
Il devient alors le “père” du missile V2, première fusée balistique de l’histoire, utilisée pour bombarder Londres et Anvers.

Membre du parti nazi et officier SS, il travaille dans l’usine souterraine de Dora, annexe de Buchenwald. C’est là une partie de sa vie soulevant des points éthiques. S’agissait-il d’opportunisme pour favoriser ses travaux ou bien d’une complicité active ? Nous ne creuserons pas le débat ici.
Suite de carrière aux Etats-Unis
A la fin de la guerre, von Braun est exfiltré vers les Etats-Unis via l’opération Paperclip avec plus de 1 600 autres scientifiques allemands.
Il devient rapidement un pilier du programme spatial américain, d’abord avec les fusées Redstone et Juno, puis avec Saturn V, le lanceur d’Apollo envoyé sur la Lune. Il défend ensuite l’idée d’une mission habitée vers Mars, mais quitte la NASA en 1972 après des coupes budgétaires.
Wernher von Braun et les membres du Gun-Club sont évidemment différents dans leurs caractères et inévitablement dans l’idéologie. Leurs parcours sont néanmoins peu différents. Après le temps de la guerre, ils ont mis leurs savoirs et expertises au service de l’exploration spatiale. C’est là encore une intuition troublante de Jules Verne. Et il y en aussi une autre. Celle du lieu du pas de tir.
La géniale intuition de Jules Verne avec la Floride
Difficile de méconnaitre Cap Canaveral la célèbre base de lancement située en Floride. Et dans son anticipation Jules Verne a choisi ce même Etat pour son récit. Pourquoi l’auteur français et les autorités scientifiques et politiques américaines des années 1960 ont opté pour ce lieu précis ? A peu de choses près pour les mêmes raisons.
Soulignons que Jules Verne avait une connaissance fine de la géographie des Etats-Unis. Il place donc la construction de l’immense canon à Tampa, à seulement 200 kilomètres de Cap Canaveral. Aussi étudié par Jules Verne, des fines considérations géographiques. Tampa comme Cap Canaveral sont à environ 28° de latitude nord, ce qui permet de bénéficier de la vitesse de rotation de la Terre.

Cette vitesse additionnelle (environ 1 670 km/h à l’équateur) aide les fusées à atteindre l’orbite plus facilement, réduisant la quantité de carburant nécessaire. Résultat : plus de charge utile peut être embarquée, ce qui est crucial pour les missions lunaires.
Un site sécurisé et propice aux expérimentations scientifiques
Dans le roman Jules Verne fait hésiter ses personnages avec le choix du Texas, la Floride l’emporte du fait que cela soit une position plus sécurisée. Située sur la côte Atlantique, la Floride permet de lancer les fusées vers l’est, au-dessus de l’océan.
En cas d’échec au décollage, les étages peuvent s’écraser en mer sans danger pour la population. Cette préoccupation se dégage aussi dans l’ouvrage avec l’éventuelle chute du colossale projectile qui, à coup sûr, de manquerait pas de commettre des ravages.
Le climat aussi a son importance et celui subtropical de la Floride offre de nombreuses fenêtres de lancement tout au long de l’année.
Dans le livre, le site de lancement de Tampa sort de terre quasi ex-nihilo. Cap Canaveral jouissait déjà d’une expertise car il s’agissait d’une base de tests pour les missiles balistiques.
Autre pont entre militaire et science, la présence de l’US Air Force et d’installations techniques qui a facilité la transition vers les lancements spatiaux.
Jules Verne et De la Terre à la Lune, un oeuvre visionnaire
Définitivement oui, nous avons tenté ici de faire apparaitre les parallèles entre la vision de Jules Verne et le programme Apollo. Ils sont notables avec l’articulation entre le militaire et le scientifique, le réemploi de ces connaissances pour la conquête spatiale. Le choix de la Floride, l’engouement populaire suscité, la mobilisation de nombreuses ressources industrielles, scientifiques, et financières. Les enjeux géopolitiques représentés par une telle expédition, ces courageux et nouveaux aventuriers devenant des héros. Jules Verne en tant que pilier de la science-fiction nous parle d’aventure, et bien évidemment de science. De ce qu’elle peut nous permettre de faire comme prodigieux comme de dangereux aussi entre de mauvaises mains. Une citation de Jules prend ici tout son sens : “ Tout ce qu’un homme peut imaginer, d’autres hommes peuvent le concrétiser.” (Le tour du monde en 80 jours. 1873)


