Histoire d’une chanson : Hotel California

“Welcome to the hotel california, such a lovely place…” Parue en 1976, Hotel California, est le titre phare du groupe américain The Eagles. Ce qui pourrait apparaitre comme un slow romantique, détient une autre réalité. Tâchons alors d’explorer les thèmes de cette chanson. Que peut-elle nous révéler sur cette époque de l’histoire américaine ? 

Hotel California : paroles et version 

A la création de ce classique du rock, l’on retrouve Glenn Frey et Don Henley, respectivement chanteur et batteur du groupe. Comme pour bien des titres du rock, les co-auteurs ont puisé leur inspiration chez Jethro Tull avec la chanson : “We used to know”.  
 
 Paroles d’Hotel california :  

Faire une traduction d’une chanson est plutot un exercice de version. C’est pourquoi certains passages ont plus été transcrits que littéralement traduits afin respecter au mieux le sens et l’esprit de la chanson.  

Analyse d’Hotel California 

Pendant plusieurs décennies, Hotel California a suscité de nombreuses interprétations. Ce qui a d’ailleurs été souhaité par les auteurs. De même qu’une narration à l’allure cinématographique qui se dégage dès les premiers instants. L’histoire commence sur une autoroute, vraisemblablement une interstates, soit le réseau des autoroutes inter-états du sud de la Californie. D’autres indices peuvent laisser entendre que notre automobiliste se trouve sur la Pacific Coast Highway (California State Route 1). Une autoroute qui s’étire le long du Pacifique, de Capistrano Beach à 100 kilomètres au sud de Los Angeles, à Legget à 350 kilomètres au nord de San Francisco. Ce sont 900 km d’une autoroute touristique surnommée aussi la California Dream Road.  

La symbolique de l’autoroute

La construction de cette autoroute avait commencé en 1919, à l’initiative du docteur John L.D. Roberts. Ce dernier avait alerté les autorités lorsqu’il avait mis des heures à cheval pour soigner les blessés d’un naufrage.  Plus tard, dans la chanson, l’on a vite le sentiment que les résidents de l’Hotel California sont aussi symboliquement des naufragés. De même, le protagoniste interpelle le gérant en disant : “So I called up the Captain”. Enfin la jeune femme qui attire le protagoniste dans l’hôtel pourrait tout aussi bien être une sirène séductrice poussant les navigateurs au naufrage. La construction de l’autoroute a aussi nécessité une main d’œuvre importante et notamment… des prisonniers. Les paroles de la chanson expliquent bien : « We are all just prisoners here Of our own device ». Les prisonniers de l’Hotel California sont ici pour des motifs spécifiques, mais nous y reviendrons.  

Le trajet de la Pacific Coast Highway est ponctué de nombreux sites touristiques : réserves naturelles, et missions espagnoles “I heard the mission bell” Et bien évidemment l’on y trouve des hôtels réputés. L’on pourrait en citer plusieurs, mais dans le contexte de la chanson l’exemple du  Vendange Carmel Inn & Suites apparait indiqué, l’on y trouve la Mission de Carmel ; tandis que l’hôtel organise des dégustations de vin tout comme dans la chanson. “Please bring me my wine”.   

Enfin l’autoroute, c’est aussi la concrétisation d’un aménagement et de l’appropriation d’un territoire. L’on peut emprunter une route pour bien des motifs : économiques, touristiques, familiaux ou religieux à travers un pèlerinage. Symboliquement, la route ou dans la chanson, l’autoroute ; c’est aussi le chemin de vie. L’allégorie du destin avec ses changements, et ses intersections. 

La question des colitas dans Hotel California 

C’est un thème qui a fait couler beaucoup d’encre, pour ceux qui se sont attachés à interpréter la chanson. La cause ? Ces fameux colitas. Au premier sens, on pourrait penser à une plante californienne comme le pavot doré de Californie ou encore le pissenlit du désert. Seulement le terme colitas vient de l’argot mexicain qui signifie : petites queues. C’est aussi une référence aux bourgeons de cannabis. C’est là une interprétation parmi d’autres. De là à penser que l’automobiliste fume de la marijuana au volant il n’y a qu’un pas, d’autant plus qu’un “cool wind” passe dans ses cheveux. Sans-doute a -t-il ouvert la fenêtre de sa portière, à moins qu’il ne conduise une décapotable… Dans tous les cas, le protagoniste ne se sent pas bien. Il voit une lumière scintillante au loin, celles de Los Angeles :  

“My head grew heavy and my sight grew dim 
I had to stop for the night”.  

C’est là qu’il est attiré dans l’Hotel California par une belle, mystérieuse et dangereuse jeune femme.  

Le cas Tiffany-twisted dans Hotel California 

La dualité qui avait commencée entre l’obscurité de l’autoroute et la lumière scintillante se poursuit et se développe. Une mystérieuse et belle jeune femme accueille et entraine notre protagoniste dans l’hôtel. Il entend la cloche de la mission au moment de rentrer : “This could be Heaven or this could be Hell ». L’Hotel California ne serait-il pas un au-delà symbolique ? La flamme de la bougie portée par la jeune femme symbolisant l’âme fragile du protagoniste.

En adoptant un point de vue qui convoque la mythologie, l’on pourrait voir une certaine correspondance avec la déesse grecque Hécate, déesse de la magie, de la nouvelle lune et donc de la renaissance. L’un de ses attributs est d’ailleurs la bougie. Guidé par la jeune femme, le voyageur de la chanson pénètre dans un lieu à l’ambiance ésotérique et étrange. Dans le mythe, Hécate, à l’aide d’une torche avait guidé Déméter dans l’Hadès pour retrouver sa fille Perséphone enlevée par le dieu des enfers. Elle aide Déméter à rechercher sa fille, la torche à la main.

Bien entendu, il est difficile de savoir à quel point les auteurs d’Hotel California étaient empreints de culture antique. L’on sait toutefois qu’Hécate avait une place de choix dans le wiccanisme. Un mouvement religieux néo-païens crée aux Etats-Unis. Dans les années 1970, soit la période de la chanson, il s’est diffusé dans les milieux féministes. Et la jeune femme apparait clairement comme une femme libre, indépendante et libérée sexuellement : “She got a lot of pretty, pretty boys 
That she calls friends” 

Le goût du luxe et du glamour a un prix


Seulement son esprit est dévoyé “Her mind is Tiffany- twisted”. Sa corruption ou obsession pour “Tiffany”, fait allusion à la célèbre marque de luxe Tiffany & co. L’entreprise de joaillerie a su s’imposer dans la culture populaire grâce à son image de luxe et de sophistication. Fondée en 1837 par Charles Lewis Tiffany, la maison est surtout connue pour ses diamants et ses fameuses boîtes bleues. Dans la culture populaire, la marque est mentionnée dans le film Diamants sur canapé ‘Breakfast at Tiffany’s, avec Audrey Hepburn. En plus du cinéma, Tiffany & Co. a également été mentionnée dans des chansons célèbres, comme « Diamonds Are a Girl’s Best Friend » interprétée par Marilyn Monroe.  

Notre jeune femme de l’Hotel California apparait donc comme une personne élégante aimant les belles choses. Elle roule en Mercedes Benz, et il y a un jeu de mots, l’on peut entendre “bends”, soit “elle a les courbes d’une Mercedes”. Une voiture d’import luxueuse est le comble du chic dans la bonne société californienne. Qui est donc cette femme ? Une sorte d’Hécate moderne, une adepte du mouvement wicca, une féministe des années 1970 qui a reussi ? Peut-être un peu tout à la fois. The Eagles à travers Hotel California voulaient aussi parler de l’industrie musicale et de ses dérives. Dans ce cas, la femme pourrait bien etre une attachée de presse ou un agent de star. L’Hotel California représentant aussi un univers de poche de l’industrie musicale des années 1970.  

Drogue, alcool et cannibalisme 

C’est la fete à l’Hotel California ! Et notre conducteur y est convié : “Some dance to remember, some dance to forget” 

C’est l’été “sweet summer, sweat”, tout pourrait être joyeux ; mais une ambiance étrange se dégage. Comme si tout était superficiel, à l’instar du matérialisme de la jeune femme. Danser pour oublier ou se souvenir pouvant tout à fait faire allusion à la consommation de drogue. Cette même drogue quasi omniprésente dans l’industrie musicale, qui plus est dans le milieu du rock. C’est une époque des excès et naturellement l’alcool y prend part.  

[…] « Please bring me my wine » 
He said, « We haven’t had that spirit here since 1969 ».

Une interprétation voyait aussi dans l’Hotel California un centre de désintoxication pour drogués et alcooliques. Ces mêmes centres largement fréquentés par les musiciens et autres chanteurs. La réponse du Captain parlant de “spirit” ou spiritueux pour parler de l’alcool, mais en fait de l’esprit des années 1960 et du Flower Power. D’autant plus qu’il mentionne une date précise : 1969. Soit la date du festival de Woodstock. Moment emblématique de l’histoire du rock, de la contre-culture et du mouvement hippie. Ce festival qui a rassemblé 500 000 personnes fut paradoxalement le chant du cygne du Flower Power.

Dans la suite des évènements, l’anticapitalisme pacifique hippie fut mis à mal. Les organisateurs de Woodstock avaient bien perdu de l’argent sur le moment. Les ventes des enregistrements du festival les rendirent bénéficiaires. Malgré cela, ils ont dû revendre les droits à la Warner pour régler leurs dettes. La musique devenait un business lucratif gagné par le capitalisme. C’est là un des points cruciaux abordé par les auteurs. Le capitalisme et ses dérives dans une Amérique qui a perdu ses repères et ses idéaux.  

Festin, orgie ou meurtre rituel ? 

Enfin, et c’est peut-être la partie la plus énigmatique de la chanson, le moment du festin. Le miroir au plafond ajoute une touche de luxe et de raffinement, qui confirme l’aspect qualitatif de  l’Hotel California. Il en est de même avec le champagne rosé. Il y aussi un aspect érotique à l’usage de miroirs au plafond, alors que le champagne a des vertus aphrodisiaques. L’on aurait le sentiment qu’une orgie se prépare. Seulement la suite tourne différement :  

“And in the master’s chambers 
They gathered for the feast 
They stab it with their steely knives 
But they just can’t kill the beast” 

Dans le contexte d’un hôtel classique on penserait au maitre d’hôtel et à une salle de réception. Mais comme dans bien d’autre moments de cette chanson, métaphores et allégories s’entremêlent. Certains ont pu y voir une sorte de meurtre rituel en lien avec le satanisme. L’Hotel California abriterait-il une secte satanique ? La date de 1969, mentionné plus tôt peut livrer un indice.  À l’été 1969 (c’est aussi l’été dans la chanson), les membres de la secte satanique de Charles Manson avaient semé la terreur à Los Angeles. Commettant au moins neuf meurtres. Parmi leurs victimes se trouvait l’actrice et mannequin Sharon Tate.  

Les auteurs parlent aussi de “the beast”, allusion à la bête, un des nombreux surnoms du diable. Ce même démon qu’il ne peuvent tuer.  Les auteurs ont toutefois insisté sur les thèmes de l’industrie musicale et plus largement de la culture américaine. Aussi, l’automobiliste qui cherche à fuir l’hôtel, fait écho à l’expérience des membres des Eagles. Celle de musiciens du Midwest qui découvrent la Californie, attirés par les lumières et la sophistication de Los Angeles. C’est aussi la désillusion du rêve américain.  

Une variété d’interprétations et une source historique 

Hotel California a fait l’objet de très nombreuses interprétations, certaines conjecturales. Don Henley a par ailleurs expliqué que l’objectif était de livrer un manifeste socio-politique. Un portrait des Etats-Unis et de l’industrie musicale. 

Hotel California pose une question intéressante. Une chanson appartient-elle entièrement à ses auteurs ou à son public. Aux deux pourrait-on dire. C’est un texte sur lequel on peut porter de très nombreuses interprétations. A bien des égards, c’est une chanson historique livrant un récit de manière cinématographique. C’est une source d’histoire culturelle, économique et socio-politique pertinente car abordant des thèmes universels. La dualité, la désillusion, les excès, l’argent, sont autant d’éléments qui dépassent le cadre des Etats-Unis. Outre la qualité artistique du titre, c’est aussi ce qui explique le succès d’Hotel California.  
 

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