Pour les amateurs d’art, et le grand public, le nom de Guggenheim représente une institution muséale emblématique. Rayonnant à l’international, la fondation de Solomon R. Guggenheim possède et expose des objets d’art moderne et contemporain à travers notamment ses musées de New York, Venise, Bilbao et prochainement d’Abu Dhabi. Retraçons ici l’histoire de cette institution qui a adapté l’art et la culture au monde moderne.

Aux origines : un collectionneur passionné

Tout commence avec les activités de collectionneur de Solomon R Guggenheim, qui vécut de 1861 à 1949. Grâce à l’héritage de son père, Meyer Guggenheim, riche industriel du secteur minier américain, le fils parvient à amorcer son activité de collectionneur. Il achète des œuvres abstraites dans les années 1920 et fonde en 1939 à New-York, le Museum of Non-Objective Painting que l’on peut traduire par musée de la peinture non-figurative. Il expose ainsi sa collection, constituée des œuvres de Vassily Kandinsky, Rudolf Bauer et Moholy-Nagy. Le musée est renommé au nom de son fondateur en 1952.
Le musée s’installa, dans un bâtiment innovant imaginé par le célèbre architecte Franck Loyd Wright en 1959. Par sa conception architecturale, ce musée diffère radicalement de ceux présentant un modèle dit « traditionnel ». En outre, le musée possède de nombreuses peintures européennes du XXe siècle, l’on peut citer des œuvres appartenant à Chagall, Delaunay, Léger, et Modigliani. Ils exposent aussi des œuvres photographiques de Mapplethorpe et des tableaux américains de Rothko et Lichtenstein. » La fondation Guggenheim possède aussi la plus grande collection de toiles de Kandinsky, ainsi que des œuvres de Pablo Picasso, Paul Klee et Joan Miro. Le musée de New York devenait le navire amiral de l’institution, penchons-nous sur ce premier musée innovant.
Le Guggenheim de New-York, le début d’un projet novateur
Aux côtés de Guggenheim il y a sa conseillère artistique, Hilla Rebay. C’est elle qui l’encourage à commencer une collection d’art non figuratif à la fin des années vingt. Ce type d’art ne représentait pas le monde matériel, ni même l’idée du monde tel que celui véhiculé par l’art abstrait, mais s’attachait à puiser son inspiration dans « la pensée pure » telle que la dénommé l’artiste. En tant que disciple de Vassili Kandinsky, elle encourage naturellement à recueillir à collectionner les œuvres du maitre.
Au départ, la suite de Guggenheim à l’hotel Plaza de New York servit de lieu d’exposition. Assez vite les appartements ne suffisent plus à exposer les collections et en 1937. C’est alors la création du Musée de la peinture Non-Figurative mentionné plus haut. Rebay en devient la directrice artistique.
Les collections toujours plus volumineuses imposent la construction d’une nouvelle structure. Il faut dire que l’on compte des œuvres appartenant à Marc Chagall, Robert Delaunay, Fernand Léger, Amadéo Modigliani, Laszlo Moholy-Nagy, et Pablo Picasso.
Là encore c’est Hilla Rebay qui supervise. En juin 1943, elle écrit à l’architecte novateur Frank Lloyd Wright : « Je veux un temple de l’esprit, un monument ». Le souhait de la directrice est de disposer d’un bâtiment original et novateur pour faire écho aux collections d’art non figuratif qui y sont exposées. Le penchant de Wright pour les édifices conçus d’après un principe philosophique se trouve ainsi exploité et rejoint l’idéal de Rebay en matière d’art. Il fallut à l’architecte Wright 16 ans pour accomplir son projet. Le musée Solomon R Guggenheim ouvrit ses portes le 21 octobre 1959. De par son architecture particulière en spirale et les œuvres exposé, ce site devait devenir l’un des plus emblématique de New York.
Emplacement et conception du musée de New York
L’architecte repère d’abord plusieurs emplacements avant d’adopter le site actuel basé sur la cinquième avenue. La proximité de Central Park était essentielle pour Wright. L’architecture en spirale du musée rejette les schémas traditionnels des musées, qui forcent le visiteur à traverser des pièces communicantes pour revenir sur leurs pas à la fin de la visite. L’originalité de Wright vient du fait de conduire les visiteurs au dernier étage par un ascenseur, puis les laisser descendre le long de la rampe tout en admirant les œuvres. Le critique d’architecture Paul Goldberger écrit : « L’édifice de Wright a légitimé, sur le plan social et culturel, la conception par un architecte d’un musée hautement expressif et intensément personnel. De ce fait, presque chaque musée de notre époque est un descendant de Guggenheim. ». Si le monument de Wright est dédié au modernisme et à la rencontre avec l’art, il rencontre aussi des critiques.

Ainsi, à l’ouverture du musée certains artistes reprochèrent à l’architecte d’avoir créé un lieu tellement surprenant qu’il risquait de faire de l’ombre aux œuvres d’arts exposées. Le créateur se défendit en répondant que « l’édifice et la peinture forment une belle symphonie ininterrompue encore jamais rencontrée dans le monde des arts ». Finalement au fil des années, les artistes et les conservateurs y ont vu l’émulation nécessaire à la création d’œuvres conceptuelles.
Les premiers pas à l’international
Pour les Guggenheim, l’art est une passion familiale ; la nièce de Solomon, Peggy Guggenheim ouvre sa première galerie d’art à Londres en 1938. Outre-Atlantique, elle suit les traces de son oncle pour constituer un musée d’art contemporain. A la veille de la Seconde guerre mondiale, elle acquiert à Paris les exemplaires d’une collection visant à rassembler les courants avant-gardistes qui s’étaient succédés depuis le début du siècle. Le cubisme, le futurisme, l’abstraction ou le surréalisme sont représentés dans cette collection.
Elle rentre à New York en 1941, et l’année suivante, elle fonde la galerie Art of this Century dont l’architecture est l’œuvre de Frederick Kiesler. Ce lieu devient rapidement un lieu d’échange pour les artistes. De cet échange intellectuel et artistique apparaît le mouvement de l’expressionnisme abstrait dont Jackson Pollock est l’un des ambassadeurs.

Lors de la XXIV biennale de Venise, des œuvres américaines et notamment de Jackson Pollock sont exposées. Après cela, Peggy Guggenheim décide de se fixer à Venise et d’ouvrir son propre musée. Elle achète le palazzo Venier de Leoni et l’aménage pour recevoir les quelques 200 pièces que compte sa collection. Ce musée ouvrit en 1951. Bien qu’il soit la propriété du musée Guggenheim de New-York qui l’administre, il reste le grand musée d’art moderne de la ville de Venise.
Au décès de Peggy Guggenheim, en 1979, la fondation éponyme fait officiellement son entrée sur la scène internationale en héritant du palazzo de Venise et de sa collection sans précédent.
Nouvelle étape à Berlin
L’on peut dire que la fondation du musée de Peggy Guggenheim à Venise a ouvert la voie à l’exportation du projet muséal de la fondation Guggenheim.
Le Deutsche Guggenheim ouvre ses portes en 1997, à Berlin, il est situé dans le rez de chaussé des locaux de la Deutsche Bank, sur le boulevard Unter den Linden. Les 350 m2 dédiés aux expositions ont été conçu par l’architecte américain Richard Gluckman. Il s’agit d’une galerie simple faisant 50 mètres de long sur 8 m de large et 6 m de haut, la construction étant minimaliste, comme le souhaitait Gluckman. Ce musée est l’aboutissement de la collaboration entre une banque et un musée.
Cette collaboration peut illustrer les enjeux financiers que représentent les collections d’art et le marché qui en découle. La Deutsche Bank investie aussi dans son engagement culturel, en effet, cette banque fondée en 1870 est à la tête de plus de 50 000 œuvres d’art, ce qui en fait l’une des entreprises détenant le plus grand nombre d’œuvres au monde. Les deux partenaires sélectionnent et exposent quatre expositions par an qui se trouvent aussi complétées par des programmes pédagogiques. La première exposition en 1997 était intitulée Robert Delaunay : visions de Paris. Cependant l’un des objectifs premiers, était d’encourager les nouveaux travaux des artistes contemporains afin qu’ils soient présentés dans un premier temps à Berlin puis intégré dans la collection Guggenheim.

Un partenariat entre musée et banque
Sur une recommandation de la Deutsche Bank, une fois par an, un artiste était récompensé par une tournée d’exposition à travers l’Europe. La dernière exposition du musée a eu lieu de novembre 2012 à février 2013. Elle incluait des peintures de Pablo Picasso, Paul Cézanne, Vincent Van Gogh et Claude Monet, ainsi que de la peintre abstraite de Kandinski et Franz Marc. Bien que le musée fût fermé en 2013, la Deutsche Bank et la fondation Guggenheim maintiennent un partenariat pour promouvoir la vie intellectuel et culturelle à Berlin. En soi le Deutsche Guggenheim montre qu’un partenariat entre une corporation bancaire et une institution muséale peut renforcer l’aura culturelle d’une ville, en l’occurrence Berlin.
Bien que le Deutsche Guggenheim est eu un apport important dans la vie culturelle berlinoise, il demeure plus modeste en comparaison du projet initié à Bilbao.
Le musée Guggenheim de Bilbao
C’est sans-doute le musée le plus emblématique de la fondation Guggenheim en Europe. C’est l’aboutissement d’une coopération entre la fondation et l’administration du pays basque espagnol. Après six années de travaux, le musée de Bilbao ouvre ses portes en 1997.
Ce bâtiment à l’architecture très spécifique fut dessiné par l’américain Franck O. Gehry. Il se présente sous la forme d’un ensemble d’édifices connectés entre eux, qui suggère une sculpture abstraite. L’espace intérieur est organisé autour d’un grand atrium qui est consacré aux expositions d’art moderne et contemporain. Ce bâtiment à l’architecture à la fois moderne et abstraite devint rapidement l’un des édifices les plus connu et des plus apprécié de la fondation, tout en participant beaucoup pour le renouveau et la notoriété de la ville.
La construction du musée a été souhaitée par le gouvernement nationaliste basque pour dynamiser la ville de Bilbao qui rencontrait des problèmes économiques suite à la reconversion de son industrie. Le souhait de l’administration basque était de construire un bâtiment représentatif du XXe siècle, et la proposition de l’architecte américain Franck O.Gehry réunissait ces conditions. Le coût du musée fut de 150 millions d’euros, à la charge de la province de Biscaye. Les collections et la gestion du musée étant à la charge de la fondation Guggenheim.
Une construction novatrice
Ce bâtiment se distingue par une approche novatrice et technologique, mettant en place des systèmes de conception assistée par ordinateur. Le projet développe une approche déconstructiviste qui vise à promouvoir les formes organiques et ondulantes. La superficie totale du musée est de 24 000 m2, dont 11 000 m2 sont dédiés aux expositions. Parmi les œuvres du musée l’on peut citer les sculptures de Richard Serra. Les installations de Jenny Holzer, une Araignée de Louise Bourgeois, ou encore le chien géant habillé de fleurs de Jeff Koons situé à l’entrée.
Le musée suscite un important afflux de visiteurs parfois plus intéressés par le bâtiment en lui-même que par les expositions qui y sont présentés. 1 millions de visiteurs sont accueilli chaque année et cela contribue à hauteur de 1,57 milliard d’euros à l’économie du Pays basque espagnol, de plus il a généré 4500 emplois directs ou indirects sur la période.

Le musée ne manque pas de donner à Bilbao l’image d’une ville moderne ancrée dans le nouveau millénaire. A titre anecdotique, le Guggenheim de Bilbao figure dans l’un des premiers plans d’un James Bond intitulé « Le monde ne suffit pas » sorti en 1999. Indéniablement, la coopération entre l’institution Guggenheim et l’administration Basque a été fructueuse pour les deux partis.
Nouvelles ouvertures mais aussi des fermetures
Au début des années 2000, plusieurs musées Guggenheim sont ouverts mais ferment aussi leurs portes. Le Guggenheim Museum SoHo (New-York) ouvert en 1992 ferme en 2001. Ce fut sous la direction de Thomas Krenz que le musée du quartier de SoHo avait été créé pour pouvoir exposer plus d’exemplaires de la collection. Ce musée que l’on pourrait qualifier d’annexe de celui de la 5ème avenue fut dessiné par l’architecte Arata Isozaki. Il accueillit des œuvres remarquables comprenant des œuvres de Marc Chagall, Paul Klee, ou Robert Rauschenberg. Durant les années 1990, le musée se tourne vers le commerce d’œuvres d’art et se concentre sur l’art international.
Le musée Guggenheim de Las Vegas lui, ouvre ses portes le 7 octobre 2001. Il fut conçu pour des expositions spéciales concernant la peinture, la sculpture contemporaine, l’architecture, le design ainsi que l’art incluant le multimédia. L’architecte se nomme Rem Koolhaas qui s’inspire d’ailleurs du travail de Franck O Gehry. L’exposition inaugurale eut pour thème les motocycles, comme pour symboliser l’entrée dans le nouveau millénaire. Ce musée ferma ses portes en 2003. Toujours à Las Vegas, le Guggenheim Hermitage museum, ouvrit en 2001. Il est le fruit d’un partenariat entre la fondation Guggenheim et le musée de l’Hermitage de Saint-Pétersbourg. Les deux institutions présentent leurs collections dans ce musée. L’objectif étant de retracer l’évolution de l’art du temps préhistorique à notre époque. Le Guggenheim Hermitage museum, ferma ses portes en 2008.

Guggenheim à Abu Dhabi
En 2006, l’un des projets de la fondation Guggenheim concerne l’ouverture d’un musée à Abu Dhabi dans les Emirats Arabes-Unis. Il est prévu qu’il intègre un vaste district culturel situé dans l’île de Saadiyat. Le concepteur du bâtiment est encore Franck O Gehry. L’autorité du Patrimoine et du tourisme d’Abu Dhabi est quant à elle chargée du financement du projet. La superficie du musée est prévue pour occuper 30 000 m2, soit 25 % de plus que le musée de Bilbao. Il devrait être ainsi le plus grand musée de la fondation Guggenheim.
D’une certaine façon les autorités émiriennes cherchent à pratiquer la même politique que celle appliquée par le pays basque avec le musée de Bilbao. En faisant un partenariat avec la fondation Guggenheim, ils affichent le désir de faire de l’émirat, la première destination touristique et culturelle du Golfe Arabique. Le Guggenheim d’Abu Dhabi veut se doter d’une collection importante pour investir les espaces du musée et prévoit aussi un projet éducatif lié à l’histoire des Émirats et aux enjeux écologiques et politiques du monde actuel. Un projet ambitieux et compliqué dont le public attend l’accomplissement depuis près de 20 ans. L’ouverture est prévue pour 2025.
Bilan
Les musées Guggenheim ont comme origine une initiative privée débutée par le fondateur Solomon R Guggenheim et perpétuée par sa nièce Peggy. Même si New York demeure le vaisseau amiral de la fondation. C’est sous l’impulsion de Thomas Krens le directeur de la fondation de 1988 à 2008, que ce qui était un bastion culturel devient une entreprise muséale apte à être exportée. En soi, la fondation Guggenheim est pionnière dans le fait que la culture s’applique à la mondialisation et qu’elle peut servir les intérêts des pouvoirs locaux. Bilbao et Abu Dhabi illustrent cet état de fait.
D’autres institutions muséales ont d’ailleurs suivi l’exemple initié par Guggenheim. Le Louvre s’exporte aussi à Abu Dhabi et le centre Pompidou prospecte aussi à Shangai et Hong Kong. Juan Ignacio Vidarte, le directeur du musée de Bilbao résume la ligne directrice des musées Guggenheim en disant « Nous appartenons à un réseau d’institutions culturelles, concept révolutionnaire il y a vingt ans, on l’oublie parfois. Guggenheim ? Nous partageons ce nom de famille, cette marque. Cela ne veut pas dire que nous sommes tous pareils en dehors de New York – qui serait le centre, et nous, la périphérie. Nous sommes une institution locale qui fait partie d’une constellation d’étoiles. Chaque étoile a son aura. Elle nous ressemble. ». Ainsi, les musées Guggenheim incarnent cette conception moderne de la culture et de l’entreprise muséale à l’ère de la mondialisation.
Bibliographie :
Coosje van Bruggen, Frank O. Gehry : Musée Guggenheim Bilbao, New York : Guggenheim Museum Publications, 1999.
Ressources internet :
Universalis, « GUGGENHEIM MUSEE », Encyclopaedia Universalis [en ligne]
Site Officiel : www. Guggenheim.org
http://www.guggenheim.org/images/content/pdf/new_york/foreign/guide_french.pdf
Le Figaro : Le Guggenheim, musée mondial



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