Il serait naïf de croire que la frontière entre idéologie politique et la pratique de l’Histoire est entièrement hermétique. A ce titre, les théoriciens politiques nazis n’ont pas hésité à instrumentaliser et détourner le passé pour mieux servir le régime. Historiens et archéologues furent dès lors mis à contribution dans l’édification des théories nazies.

Le concept de la dénordification
S’il y a un historien qui a largement participé à l’application des théories nazies à l’Histoire, c’est bien Fritz Schachermeyr. Il usa notamment duconcept de « dénordification » forgé par Adolf Hitler et Alfred Rosenberg. L’historien de l’Antiquité grecque et romaine a privilégié une vision de l’histoire dans laquelle la lutte entre les races est centrale.
Une concurrence des races qu’il illustre volontiers à travers les exemples des guerres médiques opposant Grecs et Perses. Ou encore des guerres puniques entre Romains et Carthaginois. En outre, il voit dans Alexandre le Grand et la période hellénistique comme un moment décisif de sa “théorie”. Le conquérant macédonien perçu comme un “nordique” dominant les races inférieures. Toutefois dans la perspective du national-socialisme, il y a une ambiguïté. D’un côté, le souverain est admiré en tant que conquérant nordique. De l’autre, il est vu comme celui qui a voulu favoriser le métissage racial. C’était donc là une période dite de dénordification ou “Entnordung” en allemand. Le sang aryen dilué par celui des populations sémitiques contribuant à la décadence politique des grands empires. Il en va aussi pour Rome victime du même sort. L’empire ayant vu sa population nordique s’effacer au profit des populations conquises.
Les historiens nazis et l’Antiquité
Autre historien partageant ces théories raciales : Fritz Taeger. Lui aussi universitaire, et fasciné par Alexandre, il s’intéresse plus au cas de l’empire romain. Taeger analyse les conflits dans lesquels sont impliqués la République puis l’Empire romain. Il y voit volontiers des conflits raciaux entre la « race nordique », Rome donc, et la « race orientale ».
Ce sont là deux exemples d’historiens appliquant les théories du nazisme, mais d’autres intellectuels se mobilisent à l’instar de Ferdinand Fried (de son vrai nom, Ferdinand Friedrich Zimmermann, journaliste économique qui a fait œuvre ‘d’historien” pour mieux incriminer les Juifs. Selon lui, à partir de la destruction du Temple de Jérusalem, le peuple juif aurait usé de moyens détournés pour déstabiliser l’empire romain. Le peuple juif considéré comme parasitaire et souhaitant saper l’empire par l’infiltration raciale, les intrigues de cour ou encore par la finance.
On le conçoit l’histoire vue par ces historiens nazis, est simpliste mais diablement efficace pour appuyer l’idéologie des théoriciens nazis, tel un renfort apporté par le passé.
Si les textes et ouvrages se multiplient dans la propagande nazie, l’archéologie n’est pas en reste.
Les archéologues au service du IIIe Reich
Entre 1930 et 1940 près de 90 % des archéologues ont fini par adhérer au parti nazi. Une statistique impressionnante mais compréhensible car motivée par les moyens accordés par le Reich à la recherche archéologique. Le but avoué était de renforcer la propagande nazie par la légitimité d’un passé prouvant la domination de la “race germanique sur le continent européen. Aussi pour reprendre les mots de Laurent Olivier archéologue et auteur de Nos ancêtres les Germains : les archéologues français et allemands au service du nazisme, il s’agissait :
“[…] de prouver une domination de la « race germanique » sur le continent européen dès le début de l’histoire de l’humanité. Avec l’idée de justifier leur projet de nettoyage ethnique. Par exemple : en Ukraine et en Pologne, vous avez des populations slaves. Les nazis vont s’employer à montrer que ces territoires étaient auparavant occupés par des peuples de « race germanique ».
La création d’une contre histoire
Selon cette pseudo-démonstration, il devient légitime d’en éliminer tous les non-germains, puisque ces gens sont des intrus dans leur histoire.”
Si l’on sait bien que ce sont en vérité des populations méditerranéennes qui ont pu dominer ou instruire les Germains, à l’instar des Grecs et des Romains, cette vérité historique est inconcevable aux yeux des nazis. Dès lors, ces derniers se sont employés à écrire une contre-histoire cohérente avec leurs thèses politiques. Pour ce faire les organisations archéologiques nazies (Amt Rosenberg et Ahnenerbe) s’appuyèrent sur les travaux de Gustaf Kossina. Cet universitaire et archéologue considérait que l’on pourrait, à partir des traces laissées par une civilisation passée, déterminer l’identité culturelle de ce groupe humain.
Bien sur l’idée que la conception et l’esthétique des artefacts des civilisations anciennes témoignent de l’identité ethnique et par extension raciale de leurs créateurs est une hypothèse irréaliste. Néanmoin, les archéologues allemands se mettent en tête de rechercher, des éléments tels que des habitations, des cimetières, des poteries, des édifices imposants, des sépultures de chefs… tous « créés par les Germains ».
Pour fournir ici un exemple de ces recherches, en Allemagne, entre le 13ème et le 10ème siècle avant notre ère, on découvre des cimetières caractérisés par des « champs d’urnes ». Les individus de l’âge du Bronze étaient sujets à la crémation, leurs cendres étaient placées dans des urnes qui étaient par la suite inhumées dans de petits trous. Ces mêmes cimetières ont été retrouvés par les nazis, notamment dans l’est de la France et jusqu’en Espagne. Ils en ont conclu que c’était la preuve incontestable d’une vaste colonisation germanique. Un passé prestigieux donc qui légitime la réitération des menées militaire et conquérante allemande.
Comment expliquer la nazification de l’archéologie allemande ?
Par des explications assez simples en fait. Les moyens d’abord : avec l’arrivée du nouveau régime, les archéologues allemands bénéficient d’une augmentation sans précédent des fonds et des postes, qui sont multipliés par plus de cinq. Dans certaines régions, les ressources financières sont décuplées. Cela offre aux chercheurs la possibilité de mener des fouilles prestigieuses à l’étranger. L’archéologie devient une profession respectée et valorisée, attirant une nouvelle génération de jeunes. En résumé, elle attire des opportunistes qui choisissent d’ignorer les aspects les plus troublants de la politique nazie.
Une certaine adhésion à l’idéologie nazie ensuite. Une part non négligeable d’archéologues, plus du quart font même partis de l’organisation de la SS. Le préhistorien Gustav Riek exerce des responsabilités dans un camp de concentration et dirige aussi des fouilles archéologiques. Glaçant serait le mot qui convient.
Quid de l’héritage laissé par l’archéologie nazie ?
Une masse documentaire volumineuse mais évidemment biaisée. Aussi beaucoup passent au travers de la dénazification, ce n’était alors pas la priorité des alliés, que de faire la chasse aux archéologues. De fait, beaucoup retrouvent leurs places en université. Il faut dire que la documentation sur leur participation était méconnue, du moins jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989 qui a permis de découvrir les archives et de mieux connaitre cette histoire.
Que penser de tout cela ?
Effectivement, l’on peut se dire que l’histoire et l’archéologie ne peuvent être entièrement apolitiques et objectives. Un régime politique totalitaire tel que celui des nazis a su user de ces deux disciplines pour nourrir leur propagande et légitimer leur désir de domination. C’est là une réécriture de l’histoire menaçante et un exemple de prudence nécessaire. Georges Orwell écrivait dans 1984 : « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé. […] Le langage politique est destiné à rendre vraisemblable les mensonges, respectables les meurtres et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent. «
Sources :
Laurent Olivier, Nos ancêtres les Germains : les archéologues français et allemands au service du nazisme, paru aux éditions Tallandier.
Chapoutot, Johann. Le nazisme et l’Antiquité. Presses Universitaires de France, 2012



Laisser un commentaire