Quand Hannibal détruisait les légions romaines

Le 2 août 216 av. J.-C., les troupes carthaginoises menées par Hannibal Barca et les légions romaines s’affrontaient à Cannes, dans une bataille majeure de la deuxième guerre punique. Surpassée tactiquement, Rome essuya alors la plus cinglante défaite de son histoire. Aujourd’hui encore, le « chef d’œuvre » tactique d’Hannibal Barca est encore étudié dans les écoles militaires. La victoire de Cannes aurait pu être décisive et briser la destinée impériale de Rome ; mais ce ne fut pas le cas…

Comment tout à commencé.

Rome et Carthage, deux cités antagonistes ; mais surtout deux empires qui s’étaient déjà confrontés entre 264 et 241 av. J.-C. Entre velléités territoriales, perspectives de butin, et inquiétudes sécuritaires le piège de Thucydide ne pouvait que se refermer sur les deux puissances.

La pomme de discorde, ou plutôt le prétexte au déclenchement des hostilités concerna la Sicile. Une très belle pomme, il est vrai, car productrice de grandes quantités de blé, et riche de nombreuses villes et d’inestimables trésors accumulés par des siècles d’hellénisation. Pour Rome : « c’était une proie (praeda) » comme le souligne Florus. Quant à Carthage, elle entendait bien y conserver ces zones d’influences : Motyé, Palerme, Lilybée et Solonte étaient les centres principaux de l’implantation punique dans l’île.

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La défaite de Carthage

Au terme d’une guerre d’usure menée en grande partie sur mer, les Carthaginois durent concéder une défaite coûteuse. Territorialement, Carthage fut contrainte d’évacuer la Sicile et les îles Égates (îles Éoliennes), tandis que le traité conclu obligeait le paiement par les Puniques d’une indemnité de guerre d’un montant de 3200 talents d’or.

Pour Rome aussi, la guerre avait été coûteuse, à la fois humainement et financièrement, toutefois en récompense des fabuleux efforts consentis, la Sicile devenait la première province romaine. Cela représentait une nouvelle étape de l’expansion territoriale romaine qui venait supplanter la « thalassocratie » carthaginoise.

À Carthage, la guerre continuait mais contre les mercenaires révoltés. Ces derniers n’avaient pas été payés de leurs arriérés de solde du fait des difficultés financières de la cité punique. Un conflit qui a basculé dans la guerre civile avec le ralliement de plusieurs populations libyennes souhaitant secouer le joug de Carthage. Un conflit d’une cruauté inouïe, qualifiée « d’inexpiable » par Polybe et qui trouva son dénouement en 238 grâce à l’action d’Hamilcar Barca, (le père d’Hannibal). Si la situation était rétablie et que le domaine carthaginois en Afrique s’en trouva même augmenté – Rome avait opportunément profité du conflit interne de Carthage pour s’emparer de la Sardaigne et de la Corse.

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Le rétablissement de Carthage

Le rétablissement de la puissance carthaginoise en passa par une stratégie d’expansion en Ibérie. Une conquête dirigée dans un premier temps par Hamilcar, puis par Hasdrubal et enfin par Hannibal Barca.

De son coté, Rome augmentait son influence en Gaule cisalpine et s’impliquait aussi en Illyrie en y gagner, au passage, son premier protectorat.

L’accroissement respectif des deux Etats réitéra les motifs de guerre déjà présents en 264 av. J.C. Aussi faut-il aussi rajouter le désir de revanche de Carthage, et son désir de laver l’honneur bafoué par les traités, les indemnités de guerre et les pertes territoriales. Des velléités vengeresses rendues possibles par les ressources financières et humaines offertes par les territoires espagnols.

Les inquiétudes romaines grandissaient ; et les Grecs (notamment Marseille) souffrant de la concurrence économique des Puniques, encourageaient à la guerre. Ne manquait alors plus qu’un nouveau prétexte. C’est le siège de Sagonte par les forces d’Hannibal qui allait le fournir.

Comment Sagonte fournit un casus belli.

En 226 (ou 225?), Rome et Carthage avait conclu un traité délimitant à L’Èbre la zone d’influence punique dans la péninsule ibérique. Plus tard en 221, Hannibal fut porté au pouvoir par l’armée. Il fit alors de l’Andalousie une base arrière solide ; et que la quasi totalité de la péninsule finit par passer sous son contrôle.

Le général carthaginois préparait son action contre ses ennemis Romains en recherchant des alliances avec les Gaulois de Cisalpine et de Transalpine. C’est dans ce contexte qu’éclata l’affaire de Sagonte. La cité était peuplée à la fois par des Edetans, des Italiens, et des Grecs et… par des Puniques. Dans cette configuration, deux partis se formèrent. L’un proromain et l’autre procarthaginois. En 220, le premier l’emporta (au prix de l’assassinat des opposants) et finit par entrer en conflit avec leurs voisins, les Turdétans, qui étaient des alliés de Carthage. En conséquence, Hannibal intervint.

Les historiens ont pu mener débat sur le droit du général punique d’attaquer Sagonte et de prendre sur lui de déclencher les hostilités avec Rome. D’un point de vue juridique, oui Hannibal a bel et bien respecté le traité de 226 en intervenant en deçà de la limite d’influence imposée (la ville se situe à 160 kilomètres du fleuve). Deuxièmement, il venait en aide à un allié menacé.

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Hannibal prépare la guerre

Hannibal s’était préparé à la guerre. Il avait passé l’hiver de 220-219 à se constituer une puissante armée de 50 000 fantassins, 6 000 cavaliers et 200 éléphants. C’était avec ces forces qu’il assiégea Sagonte pendant 8 mois. De longs mois marqués par des combats sanglants et… par la non intervention des Romains.

In fine, la ville fut détruite, et ce n’est que là que le Sénat romain finit par réagir. D’abord par la diplomatie en envoyant des ambassades en Espagne, auprès d’Hannibal. Sans succès – comme on pouvait s’y attendre –, puis à Carthage sans plus de résultats. Une nouvelle tentative de discussion eut lieu en mars 218, avec cinq membres du Sénat. Il fut demandé aux Carthaginois de livrer Hannibal et ses lieutenants pour le motif d’avoir violé le traité.

La demande créa inévitablement des remous. Les diplomates carthaginois arguant que le traité de 226 n’avait pas été violé ; mentionnant en plus que Sagonte ne faisait même pas partie des cités grecques protégées par le traité de 241. Dans cet imbroglio, Quintus Fabius Maximus, représentant de la puissante famille romaine des Fabii, et pourtant partisan de la paix, finit par perdre patience et trancha la question en déclarant : « Dans les plis de ma toge, j’apporte la paix et la guerre choisissez.

  • Choisis toi-même, répondit le suffète1
  • Alors, c’est la guerre », dit-il.

Hannibal versus Rome

Rome avait déjà affronté de brillants généraux. Pyrrhus, resté dans la postérité pour ses victoires coûteuses ou encore Hamilcar, en étaient des exemples. Hannibal allait se révéler d’une autre trempe en incarnant l’ennemi le plus redoutable que les Romains eurent à combattre. D’ailleurs pour les Anciens, ce que nous nommons la deuxième guerre punique fut avant tout « la guerre d’Hannibal ».

Conscient de son infériorité maritime et souhaitant contrer le dispositif des Romains qui menaient deux corps simultanément en Espagne et en Afrique ; Hannibal partit de Carthagène au mois de mai 218 pour mener une expédition de 1500 kilomètres à travers l’Espagne, les Pyrénées, le sud des Gaules et les Alpes. Ce fut un haut fait de la deuxième guerre punique, et plus largement de l’Antiquité. Un parcours semé d’embûches, ponctué par les combats contre les tribus gauloises hostiles et l’évitement des légions. Aussi fallait-il compter avec les maladies, et bien évidement avec les obstacles naturels. A ce titre la traversée des Alpes, coûteuse, confina à l’exploit.

En novembre 218, Hannibal déboucha dans la plaine du Pô. C’est la stupeur teintée aussi d’une certaine admiration à Rome qui prenait conscience de devoir se confronter à un ennemi particulièrement redoutable. Ce qui pouvait apaiser leurs craintes fut que les effectifs carthaginois étaient relativement faibles. Hannibal ne disposait plus que de 26 000 hommes, soit 6 000 cavaliers et 20 000 fantassins, dont 12 000 Africains et 8000 Ibères. Et Il ne lui restait que 8 éléphants.

Des forces amoindris certes, mais Hannibal comptait sur les divisions internes de l’Italie pour contrebalancer la situation ; en particulier, sur l’opposition grandissante entre Capoue et Rome. De même espérait-il l’appui des Gaulois de Cisalpine ( Boïens et Insubres) irrités par l’installation des colonies romaines à Crémone et Plaisance. Hannibal put ainsi avoir des renforts gaulois.

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Premier accrochage et avertissement sur le Tessin.

Évidemment, Rome ne resta pas inactive et dépêcha le consul Tiberius Sempronius Longus à la tête d’une armée de 24 000 hommes et de 2000 cavaliers. Une force encore rehaussée les deux légions et socii (alliés) de Cornélius Scipio, soit au total 20 000 soldats. Les troupes romaines se dirigèrent vers Placentia, dans l’espoir de bloquer les Carthaginois. La rencontre entre les deux armées se fit sur le Tessin. À souligner que contrairement aux usages de l’Antiquité, Hannibal partit se battre à l’approche de l’hiver.

Un combat d’avant-garde ?

Cette première bataille fut surtout un combat entre deux avant-gardes. Selon Polybe (XV, 1, 11) Hannibal ne comptait pas cet affrontement au nombre de ses grandes victoires. Quoiqu’il en soit, ce premier accrochement vit l’infanterie légère romaine bousculée par la cavalerie carthaginoise ; et ainsi contrainte à se replier. Aux deux ailes, la cavalerie numide avait effectué un mouvement enveloppant. Polybe et Tite-Live expliquent que les Romains reculèrent dans une retraite qui tourna au désastre. Scipion, sérieusement blessé, partit s’enfermer à Placentia en attendant des renforts.

Hannibal escomptait que cette première réussite allait lui apporter le soutien complet des Gaulois de Cisalpine. Ce ne fut que partiellement le cas, les Sénons se joignirent bien à lui ; de même que les alliés gaulois de Scipion (2000 fantassins et 200 cavaliers) qui tournèrent casaques. Les Vénètes et les Cénomans, restèrent eux dans l’alliance de Rome, en cause les rivalités internes avec leurs voisins, et aussi la crainte des représailles des Romains.

Hannibal tourna aussi ses espérances vers la Sicile, où il pouvait attendre que les cités puniques se révoltent. Il y avait bien des tentations de ceux-ci, mais Rome conserva la maîtrise de la mer. De fait, Hannibal devait continuer à porter le fer sur terre. La bataille de la Trébie fut alors une confrontation d’un autre ampleur que celle du Tessin.

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La bataille de la Trébie

Fin décembre 218, au sud du Pô, à hauteur de Plaisance, sur la rive gauche de la Trébie. Le consul Sempronius Longus cherchait une victoire rapide, son mandat arrivait à sa fin, et il escomptait un triomphe. Du coup, il ne fit guère cas de l’opinion de son collègue Scipion qui lui conseillait la prudence.

Le général romain avait de quoi être confiant. Grâce à la jonction de ses troupes avec celles de Scipion, plus les renforts venus de Sicile, il disposait d’une nette supériorité numérique, de l’ordre de 36 000 hommes – 16 000 légionnaires et 20 000 alliés appuyés par 6 500 cavaliers, contre 28 000 fantassins carthaginois et 10 000 cavaliers.

Un désavantage pour Hannibal certes, mais loin d’être rédhibitoire, car il avait un plan. Miser sur l’animosité entre les deux consuls et aiguillonner l’impatience et l’orgueil de Sempronius. Le but : attirer les forces de Sempronius dans un guet-apens.

Le général carthaginois ménagea ses troupes, fit nourrir ses hommes et les fit réchauffer auprès de grands feux. Un détail qui à son importance : les soldats puniques s’enduisirent d’huile en guise d’isolant thermique pour résister au froid de ce mois de décembre. Hannibal se faisait l’allié du climat et du terrain.

Les cavaliers d’Hannibal en action

En dernière phase de ses préparatifs, le général carthaginois fit envoyer ses cavaliers numides (qui avaient déjà fait leurs preuves sur le Tessin) harceler les Romains. Comme il était prévu, Sempronius se précipita. Conformément à leurs tactiques et leurs ordres, les Numides évitèrent le contact direct, leur mission était d’attirer les Romains vers leur campement. Motivés par ce qui semblait être une poursuite et la perspective de prendre le camp d’Hannibal, les Romains se mirent en tête de traverser la Trébie. Seulement, la rivière était non seulement glaciale ; mais aussi gonflée par la pluie. Les Romains, malgré ces conditions, parviennent à rallier l’autre rive et à se redistribuer dans leur formation classique : le triplex acies hastati, princeps et triarii. Une manœuvre digne de la mentalité romaine ; mais qui a pour conséquence d’épuiser les légionnaires et leurs alliés. 

La disposition des troupes

Les Carthaginois étaient frais et dispos et prirent une disposition en phalange. Polybe (III, 2, 72 ) nous dit qu’Hannibal mit son infanterie lourde « sur une ligne droite continue » ; les Gaulois, flanqués de part et d’autre par des Africains. L’infanterie légère des Baléares les précédait. La cavalerie et les éléphants étaient sur les flancs. Subtilité dans le déploiement, Hannibal ordonna à Magon de prendre la tête de 1 000 fantassins et de 1 000 cavaliers et de se dissimuler dans un repli du terrain.

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L’infanterie romaine prit l’initiative de l’attaque avec un demi succès. Ils arrivèrent bien à enfoncer le centre carthaginois ; mais sur les deux ailes ce n’était pas la même affaire. Les éléphants et la cavalerie africaine étaient en train d’emporter la décision. Les manœuvres numides, variées, surclassèrent la cavalerie romaine battue et contrainte à prendre la fuite. Vainqueurs, les cavaliers africains pouvaient se retourner contre les flancs des légions. Le signal fut donné à Magon pour attaquer et prendre à revers les légionnaires. Le double débordement prévu par Hannibal fonctionnait et les Romains étaient pris au piège et encerclés. Il ne leur restait plus qu’à essayer de s’échapper, et  alors d’en repasser par la Trébie… Le désastre était annoncé et c’était là une grossière erreur de Sempronius. En se mettant dos à la rivière, il avait compromis grièvement le repli de ses troupes

Hannibal avait donc su profiter du terrain, miser sur l’empressement de son adversaire, placer judicieusement ses troupes et enfin livrer un modèle de bataille d’encerclement. De la défaite, Sempronius parvint tout de même à extirper 10 000 hommes qui se replièrent à Lucques. De son coté Scipion essaya de se maintenir à Plaisance et y laissa une garnison ; de même qu’à Crémone.

Tractations diplomatiques

Grâce à cette victoire, Hannibal pouvait enchaîner une nouvelle phase de sa politique. Tenter de convaincre les Italiens de se défaire du joug de Rome et de rallier sa cause. Il promettait la liberté et comme preuve de sa bonne foi, renvoya les prisonniers italiques sans rançons. Cette liberté promise confinait surtout à la promesse d’une autonomie interne et à l’indépendance vis à vis de Rome. Des intérêts potentiellement convergents, tout autant qu’une condition sine qua non pour assurer le succès d’une campagne contre Rome.

Les Romains, malgré la cinglante défaite ne restèrent pas dans l’inaction. Des garnisons furent placés à Tarente, en Sicile et en Sardaigne pour prévenir d’éventuelles attaques venant d’Afrique. En Espagne, les menées romaines continuaient avec plus ou moins de succès.

Hannibal passa une partie de l’hiver à Bologne, ou dans les environs. Dans cette période, il perdit un avantage tactique indéniable du fait de sa puissance et de l’impact psychologique provoqué sur ses ennemis : ses éléphants, qui moururent de froid. Un seul parvint à survivre pour servir de monture au chef carthaginois.

La bataille du lac Trasimène

Réitérant ses habitudes contrevenantes aux pratiques normales des guerres antiques, Hannibal n’attendit pas la fin de l’hiver pour repartir au combat. La traversée de l’Apennin se révéla difficile ; et cela, malgré les expériences acquises dans les Pyrénées et les Alpes. Le général fut d’ailleurs frappée d’ophtalmie, et perdit l’usage d’un œil. En soi, cette infirmité, représentait « une mutilation qualifiante » pour reprendre les mots de Georges Dumézil et l’aura du chef de guerre ne s’en trouvait que rehaussée.

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L’erreur des Romains

Hannibal se dirigea vers Pérouse en Ombrie et ravagea le pays pour y attirer les Romains Ce fut chose faite avec, cette fois, deux nouveaux consuls Cneius Servilus Geminus qui prit ses quartiers à Rimini et Caius Flaminius qui s’établit, lui, à Arezzo (Arretium). Ce dernier, c’est d’ailleurs vu attribuer une vraie légende noire, du fait de son mépris des présages et donc de l’avis des dieux. Un élément fondamental dans les mentalités antiques. Finalement, Flaminius a surtout été imprudent et trop présomptueux face à Hannibal. Une grave erreur…

La bataille du lac Trasimène confina à une embuscade en règle. Par ailleurs, il y a discussion sur la date exacte. Ovide parle du 22 juin 217, mais selon de nouvelles recherches, elle a été avancée au mois d’avril – une réévaluation basée sur les précautions prises par Hannibal dans son ravitaillement en blé.

Quoiqu’il en soit, les combats eurent bien lieu sur la rive nord du lac entre Borghetto et Passignano. Flaminius était confiant, une reconnaissance avait repéré le campement carthaginois. Mais, c’était un leurre, Hannibal avait fait allumer des feux par des cavaliers pour simuler le camp d’une armée. En réalité, le général avait pris soin de dissimuler le plus gros de ses troupes sur les flancs des collines longeant le lac.

Les Ibères et les Africains étaient à la sortie du défilé. Leur mission était de stopper la colonne romaine. Les Gaulois, les frondeurs des Baléares, et les Carthaginois restaient cachés derrière les arbres des pentes, prêts à fondre sur leur proie. Quant à la cavalerie légère, elle était déployée derrière la première passe pour refermer le piège.

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Rome est piégée

Les troupes de Sempronius, prises dans ce goulot d’étranglement ne pouvaient évidemment pas se déployer en ordre de bataille quand ils virent leurs ennemis. Le combat fut bref, à peine une heure, mais terriblement violent. Les balles des frondes, les javelots, et les flèches carthaginoises désorganisaient la colonne romaine déjà très étirée. Cette préparation à distance fut enchaînée par une charge des Gaulois et des Carthaginois. Hannibal à l’avant et son lieutenant Maharbal à l’arrière coupaient la retraite aux Romains. À l’image de la Trébie, ce fut une bataille d’anéantissement qui a été imposée par Hannibal. Il eut à déplorer entre 1 500 et 2 500 morts (surtout des Gaulois) ; tandis que les Romains essuyaient un nouveau massacre avec 15 000 tués, dont le consul Flaminius.

Les Romains prennent des mesures d’urgence

C’était alors un autre désastre pour l’armée romaine qui avait déjà perdu 40 000 hommes et quasi autant de disparus en l’espace de 7 mois. « Nous avons été vaincus dans une grande bataille » rapporta ainsi le préteur aux Romains. Selon Silius Italicus (VI, 557) « La peur se déchaîna et la panique aggrava la tourmente. » Que faire face à Hannibal ? Dans l’immédiat, les Romains eurent recours à des mesures d’urgence. Pour pallier les lourdes pertes, la durée du service s’allongea, et le cens (soit le niveau de fortune requis pour être recrues) fut abaissé progressivement. Les légions entamaient leur « professionnalisation » pourrait-on dire. En outre, la réserve démographique de l’Italie permit à Rome de combler les pertes humaines. Ce qui représenta un avantage fort sur le long terme de la deuxième guerre punique.

Le choix du Cunctator pour empêcher Hannibal

Politiquement et conformément aux institutions romaines, un dictateur fut nommé par les comices pour remédier à la gravité de la situation. Le choix se porta Quintus Fabius Verrucosus qui allait rester célèbre pour sa stratégie patiente et le surnom qui en découla, celui du « Cunctator », le Temporisateur. Notre homme était un conservateur, entendre ici, quelqu’un d’hostile à la politique d’expansion. Par le passé, il avait été deux fois consul, une fois censeur et plus important il avait fait, militairement, ses preuves en ayant vaincu les Ligures. Un homme d’expérience donc, malgré le fait que les Anciens aient été partagés sur ses qualités de stratège. Bien entendu, il était un cran en dessous d’Hannibal, et cela Fabius en avait parfaitement conscience. C’est pourquoi, il préféra éviter la bataille rangée et « user » son adversaire.

Enfin, et cela était adéquat avec la mentalité et la piété romaine, les dieux furent convoqués pour apporter leur protection. Les Romains firent des sacrifices en l’honneur de la triade du Capitole : Jupiter, Junon et Minerve, soit les divinités protectrices de l’Urbs. La protection de Saturne et d’Apollon a été aussi convoquée. Deux temples furent aussi promis à Vénus Victrix, qui apporte la victoire, et à Mens une divinité allégorique romaine représentant l’intelligence. Les Romains essayaient de mettre toutes les chances de leur coté pour espérer vaincre le redoutable Hannibal.

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Hannibal se dirige vers Cannes

Si de nos jours, on dit volontiers qu’on ne change pas une équipe qui gagne. Hannibal fit l’inverse en opérant une profonde restructuration tactique de son armée. Au lendemain de la bataille du lac Trasimène, Polybe (III, 3, 87) explique qu’Hannibal « rééquipa les Africains à la Romaine.» Le général avait donc fait ramasser les armes des vaincus pour les réattribuer à ses soldats. Une solution à peu de frais pour renouveler des armements sans doute usés. Les soldats d’Hannibal s’écartaient peu à peu du modèle du combat en phalange pour privilégier l’épée et par extension, une tactique proche de celle de la manipule romaine.

Hannibal, fort de cette armée rénovée pilla l’Apulie, le Samium, et la Campanie (en août). il emprunta ensuite la voie Appienne, vers le pays des Marses. Fabius, le consul romain, le suivait pas à pas n’engageant pas un combat direct, préférant l’usure et tenter de priver les Carthaginois de blé. Une stratégie qui connut un échec quand Hannibal parvint à s’emparer des magasins gardant le blé de l’Apulie. Ces greniers se trouvaient alors à Cannes.

La bataille de Cannes.

Pour Rome, l’heure n’était plus à différer le combat, il fallait agir. Deux consuls CaiusTerentius Varro, dit Varron et Lucius Aemilius Paullus, étaient aux commandes de l’armée romaine. Les deux magistrats étaient confiants– sans doute trop –, disposaient d’une armée considérable forte de 8 légions, et de contingents alliés, soit un effectif total de 80 000 fantassins et 6 000 cavaliers, selon Polybe. Ils commettaient en fait la même erreur que Flaminius au lac Trasimène…

Face à ce déploiement de force, jusqu’alors inédit dans l’histoire militaire romaine, Hannibal disposait de 40 000 hommes. Soit, 5 000 Africains, 6 000 Ibères, et 12 000 à 15 000 Gaulois, à cela faut-il ajouter, les 8 000 fantassins légers (javeliniers, frondeurs, archers) ; ainsi que le principal atout du général : sa cavalerie composée de 10 000 hommes ( 2000 Ibères, 4000 Gaulois et 4 000 Numides). Tout comme lors de ses précédentes batailles contre Rome, Hannibal n’avait pas le nombre pour lui, cependant cela ne l’empêcha pas de se préparer à une bataille d’encerclement. C’était audacieux, de vouloir encercler un ennemi en supériorité numérique ; mais finalement la marque du génie d’Hannibal.

Le jour de la bataille

Le 2 août 216 fut le jour d’une des plus grande bataille de l’Antiquité, et d’un désastre pour Rome. Le consul Varron déploya ses 80 000 hommes en triplex acies, du classique en somme, rappelant encore la bataille de la Trébie. 20 000 vélites furent placés devant un ensemble de 55 000 hommes. Varron cherchait, par le nombre, à obtenir une poussée plus forte. Face à la formation classique des Romains, Hannibal ne changea pas ses habitudes en optant une fois de plus pour l’originalité. Il disposa au centre : 15 000 Gaulois, renforcés de 6 000 Ibères, disposés en un arc de cercle tendu vers l’ennemi. Hannibal exposait volontairement son centre, pour préparer un encerclement. A l’aile droite, la cavalerie légère numide commandée par Hannon. A gauche la cavalerie lourde gauloise et Ibère sous les ordres d’Hasdrubal. Des unités bien aguerries. Enfin l’infanterie légère punique qui précédait l’armée.

Les Romains se précipitèrent à l’attaque de ce centre volontairement exposé. Inévitablement, mais c’était attendu, il plia, mais, grâce à un lent recul, le centre carthaginois parvint à s’étirer en une fine poche autour des légionnaires. Sur les ailes, les combats de cavalerie tournèrent à l’avantage des forces d’Hannibal. Hasdrubal à la tête des Gaulois et des Ibères battait les forces romaines ; puis vint à l’aide d’Hannon et des Numides. La cavalerie romaine détruite, le piège carthaginois se refermait. Les Romains étaient bloqués, ils avaient en face l’infanterie Gauloise et Ibère. A droite et à gauche l’infanterie africaine, enfin l’ensemble de la cavalerie carthaginoise qui attaquait aux arrières.

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Une Rome vaincue mais résiliente

Ce fut un massacre total. Du coté romain, on compta 45 000 morts, dont le consul Aemilius, et 20 000 prisonniers. Hannibal lui, avait perdu 5 700 hommes. On peut noter, le rôle fondamental de la cavalerie carthaginoise ; mais aussi la capacité manœuvrière de  l’infanterie. Cannes fut le sommet de la carrière d’Hannibal Barca, une réussite tactique incontestable. Une bataille d’anéantissement qui aurait pu offrir une victoire totale à l’ennemi résolu de Rome. La suite des événements démontra que les grandes victoires sur le champ de bataille ne déterminent pas nécessairement l’issue d’une guerre. Rome conservait des atouts : sa démographie, ses alliances, sa capacité de résilience. Dans cette adversité posée par Hannibal, Rome qui n’en avait peut-être pas tout à fait conscience, forgeait sa destinée impériale.

Sources :

Appien, Guerre d’Hannibal.

Eutrope, Abrégé d’histoire romaine.

Polybe, Histoires.

Tite-Live, Histoire romaine.

Bibliographie :

Yann Le Bohec, Histoire militaire des guerres puniques 264-146 av. J.-C.

Guerres & Histoire, n°27, Octobre 2015. ​

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